Bruxelles

Face B : l'oreille d'Aphex Twin

Article publié le 24 septembre 2014
Article publié le 24 septembre 2014

C'est dans une petite ville du pays de Galles, que Richard D. James alias Aphex Twin, passa son enfance. Une ville à l’atmosphère « suffocante » où l’ennui, le contrôle social, le désœuvrement s’aggloméraient et écrasaient son environnement. La musique s’est alors vite présentée comme une échappatoire. Et pourtant, ce n'était pas gagné...

« Gamin, je n’écoutais pas du tout de musique, je n’aimais rien. J’entendais, à travers le plancher, les disques de rock indé de ma sœur et je trouvais ça atroce », a-t-il confié à un journaliste des Inrocks. Une tendance qui n’a en fait que très peu évolué : « Moi, je suis très fan de ma musique, elle est la seule que j’écoute », a-t-il reconnu lors d’un autre entretien.

« J'ai un étrange problème d'équilibre »

C’est à l’âge de dix ans qu’il commença en catimini à bidouiller des sons à l’aide d’un magnétophone, à enregistrer des bruits environnants. Les premiers résultats probants, il les connaît vers sa douzième année. Puis vinrent les premières raves. La toute première a lieu dans une bergerie. Cette nuit-là, la carrière du jeune Richard passe à deux doigts de tourner court. L'artiste en herbe fait sauter trois fois son vinyle devant une foule excédée par tant d’amateurisme. Le temps passe. Et c’est seulement étudiant à l’université, qu’il reçoit sa première offre d’un label belge, R&S.

En 1993, l'artiste signe chez le jeune label Warp records, sous le pseudonyme de Polygon Window. Deux ans plus tard, il sortira ...I Care Because You Do. Pour beaucoup, l’un des albums les plus complets de l’artiste : des instruments à vent amples et lancinants viennent s’écraser sur des beats surexcités, souvent saturés, parfois scandés par des samples pornos, le tout nappé d’ondes mélancoliques.

À partir de ce moment, Richard D. James se positionnera - jusqu’à son dernier album Drukqs paru en 2001  - à l’avant-garde de la musique électronique. Ses créations deviennent de plus en plus complexes, hypernerveuses et vacillantes. « J’ai un étrange problème d’équilibre : j’ai souvent des vertiges [...]  Parfois, je tombe, je me cogne contre les murs, des choses dans le genre. Il y a quelque chose qui ne marche pas avec mon cerveau, il ne fonctionne pas correctement ! », a-t-il confié à Pitchfork.

Reprogrammer le cerveau

Un jour, lors d’un entretien, il raconta s’être procuré un périscope pour regarder à l’intérieur de ses propres oreilles. « Depuis que je suis gosse, je m’amuse avec mes oreilles, car c’est la seule façon d’approcher au plus près mon cerveau. Et ça, c’est une obsession : jouer avec mon cerveau, le toucher, appuyer sur telle ou telle partie », a-t-il expliqué.

Pour lui, la musique est un instrument qui permet la reprogrammation du mode de fonctionnement cérébral et ainsi modifier les personnalités. « Nombre de compositeurs avant moi se sont donnés pour mission de changer le monde en s’arrachant de la gamme tempérée. L’Occident est victime d’un véritable lavage de cerveau. Par conséquent, il est franchement difficile pour les gens qui aiment tant suivre des règles, que de s’en extraire [...] » Toujours selon lui : « Si vous entendez un accord que vous n’avez jamais entendu auparavant, t’es comme “hein?”. Et ton cerveau doit modifier son mode de fonctionnement pour l’accepter. Et une fois qu’il a modifié son mode de fonctionnement, alors après tu changes une personne d’une façon mineure. Mais si tu as une combinaison entière de fréquences différentes, en gros tu reconfigures ton cerveau. Et la personne est changée dans son entier [...] », a-t-il poursuivi devant le journaliste de Pitchwork, certainement effaré.

La communication d'Aphex Twin

Depuis huit ans maintenant, Aphex Twin vit dans les terres reculées d’Écosse, accompagné de sa femme Anastasia et de ses deux enfants, ces deux « programmes clones » de lui-même, comme il aime le rappeler. C’est là-bas, dans les paysages hypnotiques des Highlands, que pendant sept ans il a composé la majeure partie des morceaux de Syro.

La promo du nouvel album est à l’image de l’artiste : baroque et sinueuse. Ce fut tout d’abord un dirigeable flanqué du logo d’Aphex Twin voguant au-dessus des Londoniens intrigués. Puis, ce fut un tweet de Richard D. James lui-même envoyé sur son compte accompagné d’un lien vers une image perdue dans le web profond qui ressemblait fortement à une tracklist. Enfin, ce fut un communiqué de presse improbable publié par Warp records annonçant l’imminence d’un nouvel album pour « 20005 »...

Syro est, selon son créateur, beaucoup plus apaisé, plus accessible aussi, et hanté par des vocales de sa femme, ses enfants, ses parents, de ses proches. Chose étrange, et preuve s’il en est qu’il se serait assagi la quarantaine passant, il a dédicacé un morceau bouleversant à sa femme. Certes, une cryptodédicace à la sauce aphextwinienne - aurait-ce pu être autrement ?- que l’auteur de cet article ne saurait donner au lecteur. À lui de se creuser les méninges et d’entrer peu à peu dans les méandres du mythe au rythme déstructuré et un brin schizophrénique de minipops 67, chanson n°1 de Syro.

L'oreille d'Aphex Twin ne serait rien sans son sourire, que l'on retrouve ici sur la face A de ce portrait.