Bruxelles

Excision interdite en Gambie : une victoire contre les mutilations génitales féminines ?

Article publié le 5 janvier 2016
Article publié le 5 janvier 2016

Une bonne nouvelle pour la fin d’année 2015 : le président gambien Yahya Jammeh avait décrété en novembre l’interdiction immédiate de l’excision, et le Parlement a suivi le mouvement en adoptant le 29 décembre un premier texte de loi comprenant des poursuites pénales. Une question demeure cependant : une interdiction pénale à elle seule suffira-t-elle à éradiquer cette pratique?

L’excision est l'une des pratiques que l’on englobe, en droit international, dans la catégorie des « mutilations génitales féminines » qui consiste en des « interventions qui altèrent ou lèsent intentionnellement les organes génitaux externes de la femme pour des raisons non médicales ».

L'excision, une pratique ancrée dans la tradition

Dans l’aide-mémoire n°241 de l’OMS, on souligne qu’entre 100 et 140 millions de femmes ou de fillettes ont fait l’objet de telles interventions et qu’elles concernent, en moyenne chaque année, environ 3 millions de femmes en plus. Cette pratique est particulièrement répandue sur le continent africain et notamment en Gambie, qui fait partie selon l’UNICEF des 10 pays dans lesquels ces interventions sont le plus effectuées ; plus de ¾ des femmes en Gambie auraient ainsi été excisées. Mais la prévention est également nécessaire en Europe : en France, par exemple, 53 000 femmes ou fillettes seraient excisées chaque année.

Pour reprendre les termes d’Inna Modja, chanteuse parisienne d’origine malienne, l’excision est une pratique « d’un autre âge ». De fait, elle serait pratiquée en Egypte depuis le temps des Pharaons, et avant l’arrivée des trois grands monothéismes ailleurs. La raison la plus invoquée dans la défense de sa pratique contemporaine, parmi d’autres, reste la tradition : l’excision serait un rite de passage qui assurerait la pureté à la jeune fille et lui permettrait de faire, plus tard, un bon mariage.

Des questions que soulèvent la lutte contre cette pratique

La lutte contre l’excision n’est pas chose aisée, et ce parce qu’elle pose de nombreuses questions en matière de droit international. Sur la question du consentement par exemple : certaines femmes, pour respecter la tradition, veulent elles-mêmes se faire exciser. Que faire en matière de droit international dans ce type de cas ? On entrevoit en effet ici un conflit entre le droit à la santé et le droit de disposer de son propre corps. De plus, certaines raisons invoquées pour justifier l’excision sont les mêmes que celles par lesquelles on défend la circoncision (hygiène, esthétisme par exemple), qui est, elle, assez largement acceptée dans la mentalité occidentale. Pourquoi punir l’une et pas l’autre, dans ce cas ? Les deux pratiques ont en effet le même objet : retirer pour des raisons non-médicales une partie de l'appareil génital.

Mais, à la différence de la circoncision, l'excision représente en droit international une violation du droit à la santé, à l’intégrité physique, à la protection, et dans les cas extrêmes, du droit à la vie. L’excision peut en effet impliquer de graves conséquences physiques : hémorragies, problèmes urinaires, complications potentielles lors de l’accouchement, absence de plaisir sexuel, etc. Elle pose également de sérieux problèmes en matière d’égalité hommes-femmes, puisque l’excision peut aussi être pratiquée dans le but d'augmenter le plaisir sexuel masculin.

La Gambie a donc interdit la pratique de l’excision, tout comme le Nigeria l’avait fait quelques mois auparavant. Le Parlement a adopté un texte de loi prévoyant des peines de prison pouvant aller jusqu’à trois ans et une amende de 1 200 euros pour quiconque pratiquait l’excision. Mais si de telles initiatives juridiques sont indispensables à la lutte contre l’excision, elles ne sont pas suffisantes. Tout d’abord parce qu'elles sont initiées par le gouvernement, par définition extérieur à la communauté visée, et ensuite parce que l'excision est fortement ancrée dans la tradition depuis des siècles. On touche là à l'une des grandes problématiques du droit international : la tension entre universalisme des droits de l’homme et relativisme des pratiques locales.

Un droit de l'Homme ou un droit des femmes?

La seconde moitié du XXème siècle en Occident consacra l’universalité des droits de l’homme. Le principe de « tous les êtres humains naissent libres et égaux », tel qu’il est stipulé dans l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948, ne laisse que peu de place aux particularismes régionaux. Le problème étant, bien entendu, que ce texte consacrant les droits de l’Homme a été rédigé par des individus du genre masculin, blancs, occidentaux (et sans doute assez âgés également). Si l’on ajoute à cela le fait qu’il y avait toujours des empires coloniaux à l’époque, on a tendance à penser que ces textes à prétention universelle étaient en fait adaptés à une seule réalité. On retrouve toujours ce problème aujourd’hui ; Amandine Gay le pointait il y a quelques mois dans Slate.fr, expliquant que le discours médiatique sur l’excision en Europe était pollué par une forme de condescendance occidentale.

L’Europe et le monde ont déjà fait part à plusieurs reprises de leur refus de l’excision, à travers de nombreuses ONG et associations qui luttent contre cette pratique. Plusieurs textes de lois condamnant cette pratique existent également ; on peut notamment citer la Convention d'Instanbul du Conseil de l’Europe de 2011 et son article 38 sur les mutations génitales féminines.

S’il est absolument essentiel de condamner ces pratiques dans les textes de lois comme l’a fait la Gambie et de reconnaître le droit des femmes dans les textes constitutionnels, il serait illusoire de penser que c’est suffisant. Ne faire que cela, ce serait de nouveau manifester cet espèce de paternalisme occidental déprimant dont on a tellement de mal à se débarrasser : ces initiatives restent en effet extérieures aux communautés qui pratiquent l'excision. Ce qui est absolument nécessaire, c’est que des actions et des interventions durables et dirigées par la communauté visée soient mises en place. Il s’agit donc de faire du véritable travail de terrain, d’expliquer, d’informer, de prévenir, et non pas d’appliquer des interdictions pénales qui n’ont pas grand sens pour les personnes qui pratiquent ces traditions héritées depuis des siècles. On ne force pas le changement, par contre, on peut le provoquer de façon intelligente.