Bruxelles

Alexandre Wespes : "Je suis devenu le premier joueur de Cecifoot en Belgique"

Article publié le 23 octobre 2017
Article publié le 23 octobre 2017

Alexandre Wespes est joueur professionnel de Cécifoot, un handisport réservé aux mal et non-voyants, dans l’équipe nationale de Belgique. A 27 ans, il mène en parallèle sa carrière d'avocat et une vie sociale bien remplie. Le tout avec le sourire et une positive attitude à toute épreuve. Impressionné ? Nous aussi. C'est pour cela que nous avons voulu le rencontrer.

Quelle est la nature de ton handicap et comment la maladie a-t-elle évolué ?

J’ai une rétinite pigmentaire. C’est une maladie dégénérative. Actuellement, je ne vois plus grand chose mais je vois un peu. Je vois la lumière, la forme mais je ne sais pas à quoi tu ressembles par exemple.

J’ai eu la maladie à 6 mois. Mes parents se sont adaptés pour me permettre d’avoir accès à tout ce qu’il me fallait. À l’école et à l’université, j’avais des lunettes rouges avec une correction. Ensuite, j’ai eu des lentilles. C’était trop flagrant avec des lunettes. Aujourd’hui, je n’ai ni lunettes ni lentilles mais des lunettes de soleil, pour me protéger de la luminosité.

Lorsque je suis né, personne ne savait que j’avais un problème. Mes parents se sont cependant rendu compte que je fermais les yeux à cause de la lumière. Dès six mois, le médecin a vu que j’avais une rétine pigmentaire. Ma vision était bonne au début, mais cela s’est dégradé ensuite.

Du jour au lendemain, je pouvais perdre un peu de vue soudainement. C’est comme une migraine ophtalmique. D’un coup, je ne pouvais plus faire ce que je faisais avant. Ca me demandait plus d’effort. Mon dernier souvenir, il y a 5 ans, c’est lorsqu’à l’université, je n’ai plus pu lire les syllabi. Ils étaient déjà en taille 14 et en gras. J’ai dû passer à l’ordinateur. Je pouvais changer le contraste sur un écran noir et une écriture blanche. Après, j’ai dû passer au vocal. J’ai des programmes sur mon ordinateur pour me lire les articles.

Tu es joueur professionnel de Cecifoot. Comment ce sport est-il arrivé dans ta vie ?

Depuis que je suis petit, j’ai toujours voulu être footballeur professionnel. Le football est ma passion. J’ai joué à toutes les places : j’ai notamment joué au poste de gardien mais je manquais des ballons parce qu’il y avait trop de lumière. Depuis mes 16-17 ans, je ne pouvais plus jouer au foot à cause de mes problèmes de vue. Ma mère s’est renseignée et a vu qu’au Brésil, il existait le «Cecifoot». Sauf qu’en Belgique le concept n’existait pas. Elle a donc créé une association. Je suis devenu le premier joueur de Cecifoot en Belgique. Mes parents sont extraordinaires.

Depuis, j’ai joué tous les matchs de l’équipe nationale de Belgique, créée en 2014, et j’ai participé à deux Euro.

Alexandre s’entraine à Anderlecht. Le Cécifoot est représenté aux jeux paralympiques depuis les jeux d’Athènes en 2004. Les règles sont similaires à celles du football, avec quelques adaptations : les équipes sont composées de quatre joueurs aux yeux bandés et d’un gardien voyant. Un préposé au guidage se trouve derrière les buts adverses pour orienter les joueurs.

Quand as-tu accepté ton handicap et qu’est-ce que cela a changé dans ta vie quotidienne ?

J’ai 27 ans. J’ai accepté mon handicap quand j’en avais 23. J’avais fini mes études, je sortais alors d’une zone de confort. Je devais me déplacer pour aller voir des employeurs. Quand c’est ton tour de trouver un emploi, il faut se bouger. Ça m’a forcément aidé.

Au fur et à mesure du handicap, il a fallu accepter les changements. Grâce à ma famille, mais aussi à mes copines, j’y suis parvenu.

Mes priorités aussi ont changé. Me dire que je vais m’acheter des baskets, ça ne me fait rien, l’homme qui gagne le plus d’argent au monde, cela me passe au-dessus de la tête. L’essentiel est là : je me porte bien. Il y a plein de choses qui n’en valent pas la peine. Quand j’étais malvoyant, j’étais encore très attiré par le côté superficiel des choses. Aujourd’hui je vais beaucoup moins m’intéresser au physique des gens, comment ils sont habillés. Un gars qui a les cheveux rouges ou bleus, je m’en fiche.

Le grand  « avantage » du handicap visuel, c’est qu’on ne juge pas les personnes en fonction de leurs habits, etc. C’est un facteur d’intégration : on ne juge personne.

En parallèle de cette activité, tu as réussi à trouver du travail en tant qu’avocat. Il est difficile de trouver un emploi de nos jours, surtout à Bruxelles.

En tant qu’avocat, on est de toute façon indépendant. Il faut trouver un cabinet où on te fera confiance. Dans l’administration ou dans une entreprise, il y a des règles spécifiques. Par exemple, une diminution des charges sociales lorsqu’on embauche une personne handicapée. Mais cela ne s’applique pas aux avocats indépendants. J’ai donc commencé à postuler dans des cabinets et j’ai eu un entretien. Le courant est très bien passé avec un des employeurs. Ils m’ont dit plus tard qu’ils m’avaient recruté non pas en raison de mon handicap mais pour mon CV.

J’imagine que tu as dû adapter ton lieu de travail ?

Mon bureau, en soi, est pareil que le bureau d’une autre personne. Mon ordinateur est normal même si les programmes sont adaptés. Je pourrais travailler sans écran ni souris parce que je ne vois plus l’écran. Tout se passe avec le clavier et surtout les raccourcis clavier. Pour Word et Excel, j’ai dû suivre une formation pour apprendre les touches de raccourcis.

Ce qui pourrait le plus vous étonner est mon chien, Laïka, qui est sous mon bureau. Je viens au bureau avec elle, c’est mon guide.

Je suis le seul qui arrive au Palais de justice avec mon chien. Cela m’a valu quelques surprises en plaidoirie, car il passe parfois inaperçu. Je n’utilise pas de canne, car je n’aime pas ça. Alors une fois, lorsque le juge a vu mon chien, il m’a demandé, étonné, pourquoi un animal était dans la salle. Lorsque je lui ai dit que j’étais aveugle, cela n’a pas posé de problème.

J’ai également suivi des cours de braille, que je lis maintenant couramment. En plaidoirie, j’ai besoin de prendre des notes en braille.

Quelles sont tes perspectives, pour le cécifoot et ton métier ?

J’aimerais continuer à exercer et à m’améliorer dans mon métier parce que je suis très heureux dans ma profession. J’aimerais me marier et avoir des enfants. Mais ce qui est sûr c’est que je ne lâcherai pas le foot. Je pense que j’ai encore un avenir dans le foot.

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En savoir plus sur le Cécifoot :

CECIFOOT from France Paralympique - CPSF on Vimeo.