Bruxelles

Agnès Limbos:  " Parler de choses graves avec légereté "

Article publié le 20 février 2017
Article publié le 20 février 2017

Figure emblématique du théâtre d’objet, Agnès Limbos a accordé un entretien à Cafebabel à l'issue de la représentation de sa pièce, Conversation avec un jeune homme, jouée au Théâtre des Martyrs de Bruxelles.

C'est dans une atmosphère romantique, presque inquiétante et flirtant avec le fantastique, que Conversation avec un jeune homme, nous plonge dès les premiers instants. Ecrite et interprétée par Agnes Limbos, la pièce met en scène deux personnages: Agnès Limbos donc, et un 'jeune homme', joué tour à tour par Taylor Lecocq et Samy Caffonette. 

Entretien

Cafébabel : Agnès Limbos, vous qui êtes comédienne, metteur en scène et une figure essentielle du théâtre d’objet, comment le définireriez-vous pour les non-initiés ?

Agnès Limbos : Le théâtre d’objet travaille avec les objets, mais de manière non marionnettique. L’objet devient source d’inspiration, l’objet est plutôt déplacé que manipulé. Derrière l’objet, il n’y a pas un marionnettiste, mais un acteur qui insuffle l’énergie à l’objet.

Cafébabel : Quelle est la fonction première de l’objet dans ce type de théâtre ? 

Agnès Limbos : L’objet peut avoir une valeur métaphorique, symbolique ou même évocative. Le but, c’est d’exposer l’objet en faisant travailler l’imaginaire du spectateur. Ce sont des objets simples, facilement reconnaissables et sans équivoque.  

Cafébale: Cette pièce vous l’avez également écrite. L'objet est-il venu avant l'histoire, ou est-il venu s'ajouter à la suite de l'écriture ?

Agnès Limbos : C’est d’abord l’objet. Ce sont des rencontres avec l’objet.

Cafébabel J'ai lu dans une de vos interview que c’est l’objet qui vous choisit et non l'inverse.

Agnès Limbos : Effectivement (sourire). J’ai beaucoup d’objets chez moi, je suis une grande glaneuse. Je mets les objets un peu obsessionnels sur une étagère. Et lorsqu’ils deviennent trop obsessionnels, je me mets au travail.

Cafébabel : Conversation avec un jeune homme se présente sous la forme d'un conte. Dans ce conte on entend un loup que l'on croit même apercevoir quelques fois. Que représente-il ? Le temps qui passe ? Le tragique de la vie ?

Agnès Limbos : C’est tout cela à la fois. Lors d’une représentation en France, une maman accompagnée de son enfant m'a dit : «  Finalement ce loup, c’est toutes nos peurs.» Mais c’est aussi l’angoisse de la vieillesse, du danger qui rôde. Ce loup dont sans cesse on nous rappelle la présence « attention au loup, attention au loup » et ce depuis notre enfance.

Cafébabel : Votre pièce ne raconte-elle pas aussi la rencontre entre la jeunesse insouciante du jeune danseur et la gravité de la vie ?

 Agnès Limbos : Oui, c’est le contraste que j'ai cherché mais je voulais aussi construire un pont entre les deux. Au début je voulais travailler sur la vieillesse, sur les idées qui se figent avec l’âge mais aussi sur le côté baroque de la vieillesse. Mon fils (Samy Caffonette, NDLR), qui faisait l’Ecole Royale de Ballet d´Anvers, m'a dit: « tu as besoin d’un corps jeune pour exprimer tout ça.» Et c'est comme cela qu’a débuté la création de cette pièce. C’est aussi un appel de la jeunesse. Et puis pour montrer la vieillesse, il fallait que le constraste entre les deux comédiens soit saisissant.

Cafébabel : Une dernière question, Agnès Limbos: dans nos sociétés abreuvées par une actualité souvent inquiétante, quel est, selon vous, le rôle de l’artiste ? Doit-il nous réconforter ou bien nous rappeler la fragilité de nos existences ?

Agnès Limbos : Le rôle de l’artiste est primordial. Car il peut être révélateur de certaines choses de nos sociétés. C’est notre rôle, en tant qu’artiste, de parler de choses graves, mais avec une certaine légèreté. Une société sans art est une société qui meurt. De plus, l’art peut jouer un rôle majeur dans une vie. Je cite souvent l’exemple de cette dame qui durant les camps de concentration, faisait avec des mies de pain de petites marionnettes.  Chaque jour, quand les autres femmes du baraquement revenaient de leurs labeurs, elle leur racontait de petites histoires. Le soir, elles se retrouvaient collectivement à écouter ses histoires. Au milieu de l’horreur, cela les a aidé à se maintenir en vie.