Berlin

Passer Poutine par les armes esthétiques

Article publié le 29 février 2012
Article publié le 29 février 2012
Reclus, ayant renoncé à une carrière, au confort et à l'argent, les membres de Voina ('Guerre' en russe) pratiquent un activisme intransigeant teinté d'héroisme, digne d'un romain russe du 19ème siècle.

Par des actions artistiques subversives, et moqueuses, ils veulent pousser la société russe à se révolter contre le système Poutine. Nombre d'entre eux sont passés par la prison ou sont poursuivis par la police pour leurs actions.

Si certains voient en Voina une bande de prétendus rebelles aventureux issus de la bonne société, d'autres considèrent ses membres comme des avant-gardistes ayant fait de leur vie une grande oeuvre d'art, prête à être sacrifiée sur l'autel d'une Russie libre.

Le réalisateur Andrey Grayzev a suivi le quotidien du groupe pendant plusieurs mois. Sans budget, il en a tiré un documentaire complètement auto-produit, très brut, dérangeant, parfois irréel, qu'il a présenté en avant-première cette année à la Berlinale.

Appartenez-vous à Voina ?

Comme le dit l'activiste Kasa dans une scène du film : « celui qui participe à une action devient automatiquement membre du groupe. » Comme pour beaucoup de Russes, Voina a attiré mon attention. Je l'ai d'abord suivi sur Internet, et puis j'ai voulu en savoir plus. Vous savez, beaucoup de légendes entourent le groupe, j'ai voulu comprendre comment le groupe fonctionne de l'intérieur.

Certains des membres sont recherchés par la police, comment avez-vous réussi à gagner leur confiance ?

J'ai simplement passé beaucoup de temps sur leurs actions publiques. Au bout d'environ trois semaines, un début de confiance s'est installé, ils m'ont alors invité sur des actions plus risquées, comme celle sur le pont-levis. Ils ont fini par m'accepter. Mais j'ai passé vraiment beaucoup de temps à leurs côtés, j'étais même avec eux à Saint Petersbourg, alors que ma femme accouchait à Moscou !

Pensez-vous que la caméra ait influencé l'action ?

La caméra tournait en permanence, sans être envahissante, jusqu'à ce tout le monde l'oublie. Lors du montage, j'ai particulièrement fait attention à ne prendre que des scènes où la présence de la caméra n'était plus perceptible. Si vous prenez la première scène où les vigiles de supermarché poursuivent les activistes qui viennent de se servir sans payer, vous remarquerez que l'action est si rapide que le vigile ne voit même pas la caméra, il n'a pas le temps d'y établir un rapport.

Pourquoi avoir indiqué que le contenu du film ne correspond pas entièrement à la réalité ?

Par les choix de montage que j'ai fais, qui, par exemple, ne suivent pas la chronologie effective des événements, je donne ma vision personnelle des choses bien que le film reste un documentaire. Je voulais l'indiquer clairement. Le film a plusieurs niveaux de lecture. A certains moment l'intrigue prend une tournure plus caractéristique d'une fiction, avec des éléments d'une romance.

Que pensent les Russes de Voina ?

Comme pour tout sujet, les avis divergent. Le membres du groupe n'ont jamais cherché à convaincre qui que se soit, ils font juste ce qui leur paraît juste et nécessaire. Voina a divisé la société, les gens ne savent pas s'il faut y voir des artistes, des politiques ou des criminels. Mais ils ont le mérite d'avoir lancé un débat. Les avis sont moins tranchés qu'auparavant.

Pensez-vous que le groupe a contribué à ce que les gens sortent dans les rues depuis décembre ?

Il est bien sûr difficile d'évaluer l'impact des actions du groupe au-delà des réactions des spectateurs dans la rue ou sur les réseaux sociaux. Mais le groupe influence bien sûr ses inconditionnels. Je ne peux pas dire combien ils sont et si les vidéos du groupe les ont mené à passer à l'action. Mais Voina a certainement tenu un rôle de catalyseur.

Quoi qu'il en soit, les fraudes lors des élections à la Duma en décembre ont été l'étincelle qui a fait apparaître au grand jour le mécontentement des Russes. Ce fut un signal, comme le tir à blanc qui lança la révolution d'octobre, dans Aurora d'Eisenstein.

Pouvons-nous nous attendre à une surprise lors des élections de dimanche ?

En Russie, personne ne veut vraiment d'une révolution, pas même l'opposition. Ceux que les gens veulent c'est du changement. Et il y en aura sans doute après les élections. Dans quelle direction iront les réformes ? Soit vers plus de répression, soit vers plus de liberté. La balle est dans le camp du gouvernement.

Un grand merci à Tais Gorkhover pour la traduction.

Photos 1 (c) : Andrey Grayzev

Photos 2 & 3 (c) : Marlena Cichoń

Relisez l'interview de Oleg Vorotnikov et Natalia Sokol, deux membres de Voina, par Annie Rutherford, ici et ici.