Berlin

Concerning Violence: La persistante présence du passé

Article publié le 23 septembre 2014
Article publié le 23 septembre 2014

Les manuels scolaires situent la décolonisation des années 60 jusqu'aux années 80. Peut-on ainsi poser des limites temporelles sur un tel phénomène? Le film “Concerning Violence – Nine Scenes from the Anti-Imperialistic Self Defense” vient rendre toute son actualité à ce mouvement trop souvent relégué aux oubliettes du passé.

Certains long-métrages ne poussent jamais le spectateur à la réflexion et se contentent de le "distraire”. D'autres feront peut-être réfléchir quelques minutes en sortant de la salle du cinéma, avant que les préoccupations quotidiennes ne reprennent le dessus. Il existe enfin une troisième catégorie. Ces films, plus rares, dévoilent des images qui modifient notre façon de percevoir la réalité, évoquent des idées qui imprègnent notre pensée et nous poussent à une remise en question. Concerning Violence - Nine Scenes from the Anti-Imperialistic Self-Defense (2013) fait définitivement partie cette dernière catégorie. 

Göran Hugo Olsson, lauréat de la Berlinale 2014

Inspiré de l’ouvrage Les damnés de cette Terre écrit par le français Frantz Fanon, Concerning Violence  livre une vision originale du processus d’émancipation des colonies africaines. Le long-métrage s’est vu attribuer le prix “Cinema Fairbindet” lors de la Berlinale 2014. Cette récompense permet à l’œuvre de Göran Hugo Olsson d’être projetée dans 23 villes allemandes jusqu’à la fin du mois de novembre, notamment grâce au travail de l’Institut cinématographique Arsenal.

Olsson se considère comme un “non-recording realisator”. Les images qu’il utilise dans son film sont des archives, la plupart tirées de documentaires sur les groupes combattants pour l’indépendance ou des interviews de colons européens. Les écrits de Fanon, sur lesquels tout le long-métrage s’appuie, sont littéralement inscrits sur l’image et récités avec forte conviction par la chanteuse du groupe hip-hop The Fugees, Lauryn Hill. La combinaison de tous ces supports de communication (images, textes, paroles) fait du travail d’Olsson une expérience presque totale. La réflexion induite n’en est que plus profonde.

Entre pensée anticoloniale et racisme institutionnalisé

Le film embrasse une diversité de thèmes sans être pour autant victime de dispersion. Les neufs chapitres abordent à la fois les inégalités au sein des colonies, tout comme le racisme institutionnalisé, le bipolarisme de la société colonisée, la guerre psychologique menée par les colons ou encore les méfaits des aides internationales dénoncées par Thomas Sankara. Ainsi, Concerning Violence traite de la globalité du phénomène de la colonisation, et surtout de la décolonisation.

La thèse soutenue par Fanon est rendue plus puissante par les images de Göran Hugo Olsson. Pour Fanon, précurseur de la pensée anticoloniale, la colonisation est un phénomène de confrontation de deux pouvoirs antagonistes. La soumission des natifs appelle une réponse qui se doit d’être violente si elle souhaite parvenir à ses fins indépendantistes. Ainsi la violence est perçue comme légitime. Elle prend place dans un contexte historique précis. Celui de la subordination de toute une population par un groupe d’individus.

Ce n’est pourtant pas un pamphlet contre l’Europe que l’on retrouve dans le travail d’Olsson, à moins d’être victime d’une mauvaise interprétation. Le film est plutôt une critique sidérante du sommeil dans lequel nos idéaux et nos structures de pensées nous font reposer. Pendant moins d’une heure et demie, le spectateur assiste à un appel à la révolution commune de nos pensées, de nos principes, de notre modèle économique, des structures sociales et de notre définition de l’Homme. Loin de communiquer un sentiment de résignation face à l’absurdité de l’Histoire et du monde “moderne”, le film donne au contraire une sensation de pouvoir : tout semble à refaire, à réinventer.

Un réveil de nos consciences

Le réveil de nos consciences est douloureux après le visionnage d’une telle œuvre. Notre stade de développement repose partiellement sur les atrocités de l’ère coloniale. L’or étincelant, étalé sur les monuments de nos vieilles villes, nous appartient-il vraiment ? Les guerres mondiales se sont terminées par un “dédommagement des victimes”. Pourquoi justice n’a-t-elle pas été rendue de la même manière à la fin de la période coloniale ?

La décolonisation est donc bien un processus inachevé, sur lequel il convient de réfléchir encore aujourd’hui. Non seulement car il est impensable de se reposer sur des richesses dérobées, mais aussi parce que les anciennes colonies ne sauraient se déclarer aujourd’hui autonome, ou se satisfaire de leur situation économique, politique et sociale. Une pensée nouvelle doit naître et les forces de tous les continents doivent y contribuer. Comment définissons nous l’être humain ? Quel état est réellement souhaitable pour une société ?  De par son œuvre intelligente et fédératrice, Olsson nous incite tous à la réflexion et la remise en cause de nos acquis. Un réveil douloureux mais bel et bien nécessaire à l’heure où il devient de plus en plus aisé de vivre somnambule plutôt que consciemment critique.

Pour plus d'info : http://www.arsenal-berlin.de/distribution/news/einzelansicht/article/4908/2808.html