Barcelone

Okkervil River : quand le folk texan fait son théâtre russe

Article publié le 12 novembre 2011
Article publié le 12 novembre 2011
Les lumières pétillantes des lettres géantes sur la devanture du théâtre Coliseum de Barcelone annoncent un festival de jazz sponsorisé par une marque de bière espagnole.
Jusque là, on baigne plutôt dans l’évènement culturel commercialisé, américanisé, tout droit sorti de l’imaginaire d’un Catalan qui a passé deux semaines entre Broadway et les bars de jazz de Brooklyn, et a voulu ramener le tout à la maison.

Jusque là, on baigne plutôt dans l’évènement culturel commercialisé, américanisé, tout droit sorti de l’imaginaire d’un Catalan qui a passé deux semaines entre Broadway et les bars de jazz de Brooklyn, et a voulu ramener le tout à la maison.

Entrons. Le théâtre est magnifique. On voudrait y revenir de jour pour y voir jouer du Federico Garcia Lorca. Ou du théâtre russe tient. Oui, du russe, avec ses histoires à l’emporte-pièce, sa verve mythologique aux critiques acerbes et douces sur les mœurs de la société bourgeoise, ce serait bien. Mais non, nous allons à un concert de jazz sponsorisé par une marque de bière.  

Nous avons bu une bière avant, pour être dans le coup, ce qui nous a fait rater la première partie. Si nous étions allés à un concert de jazz tout court, ce genre d’évènement fortuit ne se serait pas produit. On s’installe dans les sièges cossus, on attend le compte à rebours du lever de rideau. Will Sheff s’approche de l’un de ses deux micros et commence à brailler avec une justesse déconcertante ses histoires à l’emporte-pièce, sa verve mythologique aux critiques acerbes et douces sur les mœurs de la société post-bourgeoise. Okkervil River n’a rien à voir avec un groupe de jazz et on ne les voit même pas boire de bière, bien qu’ils aient l’air survoltés. Entre deux sauts de cabris, Will gratte sa guitare et balance un couplet de son histoire. Puis Lauren Gurgiolo part sur une montée d’adrénaline et de riffs, se met à genou, se relève, Will perd ses lunettes, ça gueule, c’est beau, voix mélodieuse, rythme saccadé et accords dissonants, Okkervil river éclate la scène du théâtre Coliseum, et… Et ? Rien. Le public continue d’attendre le début du concert de jazz. C’est du moins ce que leur attitude figée, bien calée dans le siège en velours laisse entendre. Ça et là, on remue la base du cou. C’est tout.

Mais Will s’en contre-fiche. Pas grave si on les invite à un festival de jazz et qu’ils nous balancent du rock-folk dissonant, parce qu’ils sont dans un théâtre et qu’ils racontent des histoires. Groupe né à Austin, Texas, homonyme d’une nouvelle de Tatyana Tolstaya où le personnage n’arrête pas de penser à un chanteur mystérieux, qui s’avère être celui qu’il a été. Comme la petite-fille de Tolstoï, Will Sheff a décidé d’user de la nouvelle à grands coups de riffs et de synthétiseur. Il nous raconte l’histoire de ce poète qui s’est suicidé en se jetant d’un pont ou cette actrice porno qui a aussi choisi de mettre fin à sa vie après qu’un accident de voiture lui ai fait perdre l’usage de son instrument de travail et de jouissance.

Calés sur nos siège, balançant la base de nos cous, nous ne captons pas le dixième des paroles de ces Texans enragés et dansants, mais quand ils nous invitent à nous lever, nous sommes les premiers à partir en vrille. Leur nouvel album, I am very far, est un mélange de juvamine et de coup de tête dans la porte quand on est mal réveillé le matin : ça réveille et pas qu’un peu. Mais rien à voir avec du rock-punk ou du métal. Pour dire les choses grossièrement, on se rapproche plus du jazz, même si les influences du groupe sont à tirer dans le folk américain des années 1960. Mais quand le critique musical Alison Stewart dit que « c’est comme déchiffrer un puzzle que d’écouter leur musique », vous avez une mise en mot de ce que nous ressentons dans cette forêt de chœurs, ces rythmes folks saccadés sur lesquels se posent les textes de Will Shef, l’homme aux lunettes et aux jambes élastiques.