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RÊVES DE PEINDRE : LE NOUVEL ART DE RUE DU NÉPAL

Article publié le 8 juin 2014
Article publié le 8 juin 2014

Le Népal traverse des difficultés. La plupart des Népalais doivent affronter des problèmes d’approvisionnement en eau et en électricité et tous vivent dans un environnement politique incertain. Mais, un groupe de personnes croient qu’il y a encore un peu d’espace pour la beauté et des idées nouvelles. Peut-être plus que jamais.

En pé­né­trant dans l’es­pace de Sat­tya Media Arts Col­lec­tive, je me trouve dans une en­clave de paix. Un groupe est assis au so­leil au­tour d’une table, c’est la réunion heb­do­ma­daire de l’équipe. Der­rière eux, le bâ­ti­ment co­loré à trois étages, res­semble à un bas­tion d’éner­gie créa­tive.

DE LA COU­LEUR DANS LA VILLE

Cette im­pres­sion se ren­force pen­dant que Lisa, qui s’oc­cupe de la ges­tion in­terne,   me fait faire le tour du pro­prié­taire. Il y a une bi­blio­thèque pe­tite mais confor­table, au sol re­cou­vert de cous­sins, juste à côté du nou­vel es­pace de tra­vail par­tagé. Cela va per­mettre à de jeunes pro­fes­sion­nels d’avoir un bu­reau pas cher et un lieu d’échanges. D’autres pro­jets concernent le jar­din com­mu­nau­taire Ha­riyo Chowk ou les pro­jec­tions de do­cu­men­taires une fois par se­maine. Ce­pen­dant, l’ac­tion pour la­quelle Sat­tya ob­tient le plus d’at­ten­tion est « Kolor Kat­mandu ».En un an le but est de réunir des ar­tistes na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux pour peindre 75 murs de Kath­mandu, re­pré­sen­tant les dis­tricts du pays. En bref – rendre Kath­mandu plus co­loré.

RE­GA­GNER LES ES­PACES PU­BLICS

Pour cer­tains des ar­tistes qui par­ti­cipent à l’évè­ne­ment, c’est comme un com­bat contre « les faux slo­gans po­li­tiques » et de la pu­bli­cité om­ni­pré­sente pour re­ga­gner des es­paces pu­blics pour le pu­blic. L’un d’eux, Adi­tya Aryal, alias SadhuX, a com­mencé à peindre il y a seule­ment trois ans. Cela dé­montre que l’art de rue est ré­cent. En tant que chef créa­tif de l’as­so­cia­tion Art­lab, il veut chan­ger cela, comme Romel Bhat­ta­rai, le di­rec­teur gé­né­ral d ’Art­lab.

NOUS VOU­LONS QUE LES GENS SOIENT PLUS CU­RIEUX

« Il n’y avait rien avant que nous com­men­cions à peindre dans les rues. La scène ar­tis­tique se concen­trait dans les ex­po­si­tions des ga­le­ries. » nous dit Adi­tya. Romel pour­suit : « Nous vou­lons cas­ser les struc­tures des ga­le­ries qui sont sou­vent très so­phis­ti­quées ». Les Né­pa­lais in­té­res­sés par l’art se ren­dront dans la rue et pour­ront y réa­li­ser une per­for­mance plu­tôt que d’at­tendre qu’un ga­le­riste  les sol­li­cite. « Beau­coup d’ar­tistes au Népal at­tendent. Nous sommes créa­tifs, peu im­porte com­ment et où ». En ame­nant l’art dans la rue, nous ren­dons l’œuvre ac­ces­sible à tous. « Nous vou­lons que les gens soient plus cu­rieux. » In­ter­pel­ler le pu­blic ne peut pas ar­ri­ver dans les ga­le­ries qui at­tirent tou­jours les mêmes per­sonnes.

DES RÊ­VEURS AVEC UN SENS DES AF­FAIRES

« Quand j’ai com­mencé à pra­ti­quer mon art, c’était plus pour ce sen­ti­ment d’in­tan­gible sa­tis­fac­tion » me dit Priti Sher­chan, co­or­di­na­teur ar­tis­tique à Sat­tya. « Mais en­suite, j’ai com­mencé à en­tre­voir aussi le bé­né­fice éco­no­mique. Même à notre pe­tite échelle, nous four­nis­sons du tra­vail à des gens qui pro­duisent nos cou­leurs  ou aux chauf­feurs qui trans­portent les œuvres d’art. »

Les ar­tistes d’Art­lab vont même plus loin en dé­mon­trant que l’art et spé­cia­le­ment l’art de rue n’est pas juste une sorte de passe-temps dé­pen­dant de spon­sors gé­né­reux mais qu’il a des liens tan­gibles avec le monde com­mer­cial. Ce qui a dé­buté comme un tra­vail pu­re­ment idéo­lo­gique est de­venu au­jour­d’hui  une sorte de bu­si­ness lu­cra­tif. « Le tra­vail que nous réa­li­sons dans les rues est comme une pu­bli­cité pour nos autres œuvres ». Les cinq ar­tistes et leur ma­na­ger ont trouvé com­ment en­tre­te­nir le bu­si­ness : ils es­sayent de créer des pro­duits comme des T-Shirts et ils les im­priment et peignent des bâ­ti­ments au­tant que pos­sible sur com­mande. De cette ma­nière, le col­lec­tif des ar­tistes peut être payé pour des pein­tures mu­rales comme celles de Places Bar and Res­tau­rant de Tha­mel, où ils ex­posent aussi des pièces de leurs der­niers pro­jets pour la vente.

L’or­ga­ni­sa­tion à but non lu­cra­tif Sat­tya, a éga­le­ment mis un pied dans les af­faires avec son agence de créa­tion af­fi­liée Sat­tya Inc. Son ob­jec­tif est en fait de réunir les ar­tistes et les clients po­ten­tiels afin de sa­tis­faire la de­mande crois­sante de concep­tion d’es­paces créa­tifs et les be­soins des ar­tistes, et de les sou­te­nir au tra­vers de leur tra­vail.

CRÉÉR DE NOU­VELLES STRUC­TURES

Alors, où en est-on au­jour­d’hui ? « Bien sûr, nous avons ima­giné», nous dit Romel avec un sou­rire re­flé­tant un réel en­thou­siasme. « Nous vou­lons voir l’art par­tout ». Il a une idée assez claire de la façon d’ap­pro­cher cet ob­jec­tif élevé. Nous réa­li­sons qu’il est le di­rec­teur à la ma­nière dont il dé­taille l’ex­pan­sion d’Art­lab. De nou­velles struc­tures crée­ront des op­por­tu­ni­tés et une pla­te­forme non seule­ment pour les ar­tistes mais aussi pour des per­sonnes des en­tre­prises créa­tives. Pour­quoi ne pas réunir les concep­teurs et les spé­cia­listes de l’in­for­ma­tions ? Après tout, c’est une in­dus­trie en­tière qu’il faut ex­plo­rer !

AP­PRENDRE DE L’EX­PÉ­RIENCE À L’ÉTRAN­GER

Le pro­chain grand pro­jet de Romel est le rêve d’un fes­ti­val de rue in­ter­na­tio­nal l’an­née pro­chaine, qui réuni­rait des ar­tistes étran­gers et lo­caux. « L’art de rue né­pa­lais n’a pas en­core de style », dé­clare Adi­tya. Mais c’est peut-être le plus grand atout pour les créa­tifs. Clai­re­ment in­fluen­cés par l’art de rue de villes comme New York ou Ber­lin, les ar­tistes né­pa­lais ont en­core la li­berté de faire quelque chose de com­plè­te­ment nou­veau, de se sen­tir comme des en­fants avec des pots de pein­ture et une sur­face à cou­vrir.

UN SEN­TI­MENT D’AP­PAR­TE­NANCE

Cette gé­né­ra­tion d’ar­tistes de Kath­mandu est réunie par le désir de chan­ge­ment. Comme beau­coup d’autres jeunes ils ne veulent pas par­tir. Le pro­jet ac­tuel d’Art­lab, Pra­sad, traite du pro­blème de la jeu­nesse qui part ten­ter sa chance à l’étran­ger. En pei­gnant des « héros né­pa­lais », ils veulent ins­pi­rer leur gé­né­ra­tion afin qu’elle in­ves­tisse son po­ten­tiel in­di­vi­duel dans son pays. Sat­tya four­nit – à tra­vers son bu­reau et ses ate­liers – des es­paces pour être en­semble, pour ren­con­trer d’autres per­sonnes avec des idées neuves. « Nous vou­lons construire une com­mu­nauté et créer un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance ».

COM­MENCE LÀ OÙ TU ES ET VAS PLUS LOIN

Ces per­sonnes ne sont pas juste des rê­veurs. Ce sont des créa­teurs. Ils créent sui­vant leur hu­meur, leur ins­pi­ra­tion. « Com­mence là où tu es ». C’est la de­vise de Sat­tya. Avec le même bon sens Priti ré­pond à mes ques­tions concer­nant l’hé­si­ta­tion : Com­ment tra­vaillera-t-elle ? Pour­quoi toi ? Pour­quoi pas ? Elle me re­garde dans les yeux et dit sim­ple­ment : « Quel­qu’un doit le faire ».