Zinc 2.0

Article publié le 29 juin 2009
Publié par la communauté
Article publié le 29 juin 2009
Par Grégoire Labbé, le 26 juin 2009
zinc2Les blogs des hommes politiques peuvent présenter un intérêt insoupçonné. En effet, la mise en scène de leur personnage et leur prose révèlent parfois bien plus qu’ils ne le voudraient le fond de leurs pensées. Celui de Jean-Luc Mélenchon, Sénateur de l'Essonne, mérite le détour. Comme vous ne pouvez plus l’ignorer, cet honorable représentant de la Nation vient d’être élu député au Parlement européen sur une liste du Front de gauche. Il nous livre ses premières impressions dans un post intitulé « De retour de Bruxelles » :

« Je déambule donc à présent dans l’univers aseptisé du parlement à Bruxelles, d’un bureau à l’autre, tous identiques, d’un locuteur de volapuk à l’autre, tous charmants et aimables, cela va de soi, plus étrangers que le sera jamais aucun étranger pour la raison incommunicable et glaçante qu’ils sont radicalement de nulle part. Heureusement que les pavés de la place devant le parlement, sont disjoints et même arrachés, heureusement qu’il y a ces ridicules et disgracieux conteneurs pour déchets bien triés, soigneusement alignés au pied de la statue centrale, bref toutes ces choses qui signalent les incohérences si typiquement humaines. Sinon j’aurais peur tellement cette architecture grimaçante de froideur en verre et acier a été visiblement pensée pour contenir des insectes indifférents plutôt que des êtres vivants. Coup de blues ! Paris me manque déjà, la splendeur de la lumière dans la bibliothèque du Sénat, le carrefour de l’Odéon où boire un petit jus avant de remonter la rue Condé, dire bonjour au garçon de café de la brasserie, au kioskier (sic), et ainsi de suite les jours où il fait beau et où je musardais en allant vers le palais du Luxembourg. »

Ces propos fleurent bon la franchouillardise, bien de chez nous. On est dans un film de Gilles Grangier, où les dialogues auraient été écrits par un Michel Audiard en petite forme. C’était le temps où les hommes portaient encore des chapeaux. Pour un peu, en remontant encore le temps, on croirait entendre l’écho lointain de Fréhel, chantant sa nostalgie dans Pépé le Moko : « Où sont-ils les amis, les copains… Mon tabac et mon bistrot du coin ? » Encore un effort et on peut voir le zinc sur lequel le patron passe l'éponge, après avoir servi les habitués. On imagine alors M. Mélenchon, perdu dans les rues de Bruxelles, sortant de sa poche un ticket de métro et le portant à ses narines, pour humer l’air de Paris. On succomberait presque au charme (pas très) discret de cette évocation stéréotypée. Les propos que M. le Sénateur laisse glisser, accoudé à son blog-zinc, ont les accents gaulliens de la France des années 50 et 60. L'Europe y est un « machin », rempli d'étranges étrangers, des déracinés qui parlent le « volapük » intégré et qui ont le tort d’être de « nulle part ». Le registre lexical puise alors subrepticement à la source du nationalisme barrésien.

Mais M. Mélenchon, dans un instant de lucidité, se rappelle tout à coup qu’il appartient à une famille politique « internationaliste » et cite une députée issue des rangs de Die Linke, comme on citerait Karl Marx pour se souvenir de ce que fut jadis la gauche : « ce n’est pas en renforçant nos identités nationales que nous avancerons mais en renforçant l’identité de classe parce que c’est elle qui rapproche les êtres par delà toute les autres particularités ». Mais il précise aussitôt qu’il n’entend pas entrer ici dans une « analyse critique de cette formulation ». Il ajoute tout de même, pénétré d’une soudaine envie de philosopher : « Je vois des gens qui cherchent à approcher et à vivre l’universalité de la condition humaine comme base de l’action politique. » Il conclut ce passage par ces mots : « Bref, le carrefour de l’Odéon ne va pas s’envoler pendant que je suis ici. Et tout est bien si je suis utile. Dans les couloirs José Bové vient vers moi. On se claque la bise. Content de ça José ! » Voilà, ça y est. Les copains sont là. La vue de l’homme à la moustache, la figure du gaulois qui résiste à l’envahisseur, emplit de joie l’élu qui a le mal du pays.

Un autre, patron !

(Crédit photo : Le Petit Zinc, Paris, par Rita Crane Photography (flickr))