Zakarya : quand le Klezmer, le rock et John Cage se rencontrent sur un air de polka

Article publié le 8 octobre 2009
Article publié le 8 octobre 2009

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Il ne suffit pas d’une bonne clarinette et d’une louche de mélancolie estampillée « Mitteleuropa » pour faire un bon Klezmer. La preuve avec le groupe strasbourgeois Zakarya qui bouscule quelque peu la tradition. En marge d’un concert à Saint-Pétersbourg, rencontre avec son accordéoniste et fondateur, Yves Weyh.

Avec son air de cinoche oublié et poussiéreux, le Music Hall est aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes salles de concerts de Saint-Pétersbourg. A première vue, il fait plutôt penser à un vieux paquebot du 7e art rescapé du naufrage de l’Union soviétique, mais c’est en réalité une scène musicale moderne où viennent se produire de grandes pointures internationales. Le velours fané de ses fauteuils pliants a le touché « peau de pêche » mais une légère odeur de moisissure. L’éclairage s’allume et s’éteint à tout bout de champ et il ne faut pas attendre plus d’un quart d’heure avant de voir se tortiller nerveusement sur leurs sièges des spectateurs à cause du froid ambiant. Mais le public courageux ne désertera pas la mythique salle : ce n’est quand même pas tous les jours qu’un groupe français de Klezmer se produit dans la deuxième ville la plus peuplée de Russie.

Tzadik : label new-yorkais 

Depuis plusieurs années déjà, la métropole des bords de la Néva a développé un partenariat avec les Nuits européennes de Strasbourg. C’est dans ce cadre que les quatre musiciens de Zakarya entrent en scène et prennent place sous un drapeau tricolore français, aux dimensions considérables, déployé pour l’occasion. Pendant 90 minutes, les sonorités surprenantes et étranges de leur musique ont réussi avec succès à sortir de sa semi-léthargie un parterre plongé dans un engourdissement pré-hivernal. Les réminiscences mélodiques d’Europe centrale et orientale, auxquelles s’accrochent entremêlées des grappes d’accords expérimentaux, sont sporadiquement ponctuées de sons plus rocks que lancent d’imprévisibles solos d’accordéon, soutenus par une ligne de basse très scandée. A maintes reprises au début du concert, quelques doigts fébriles s’empressent, dans l’obscurité, de feuilleter le programme à la recherche d’un éclaircissement… en se demandant si c’est bien là du Klezmer qu’on est en train d’entendre.

« Ce que nous faisons à présent, on peut le définir comme de la musique juive expérimentale et avant-gardiste »

Rassure-toi, cher public, car avec Zakarya, tu n’es pas encore au bout de tes surprises ! Et pour cause. Sous le label new-yorkais Tzadik créé par John Zorn (bien connu des milieux musicaux d’avant-garde), ce groupe, appartenant à la branche la plus radicale de la culture juive, cache des trésors de créativité inattendus. Yves Weyh, la tête pensante du groupe reconnait qu’il puise son inspiration dans des styles de musiques souvent aux antipodes les uns des autres : « Je n’aime pas particulièrement le terme de 'musique expérimentale', mais, toutefois il y a un peu de ça dans Zakarya. On y trouve aussi l’empreinte de John Cage, un peu de rock, ainsi que des rythmes et des mélodies issus de la culture authentiquement Klezmer. Ce que nous faisons à présent, on peut le définir comme de la musique juive expérimentale et avant-gardiste. » 

La véritable histoire de Martin Behaim

Le nom du groupe, Zakarya, fait-il référence à la religion juive ? « A l’époque, nous voulions nous produire en concert, or notre groupe n’avait pas encore de nom, raconte Yves. Quand l’organisateur m’a demandé comment nous nous appelions, au pif, j’ai répondu : Zakarya ! A posteriori, le nom nous convient tout à fait car il se mémorise facilement. » Pour Zakarya donc, l’avis du public est une chose très importante : « Parfois, il arrive que quelqu’un m’aborde en me racontant quel genre d’images se sont dessinées dans sa tête pendant qu’il écoutait notre musique. La plupart du temps, cela ne correspond pas vraiment à mes propres associations, mais ce n’est pas mal non plus. Avec notre musique, nous ne voulons pas raconter des histoires précises. » Chacun s’imagine la sienne…

Si Yves Weyh fait de la musique, il en revient toujours au film. Est-ce un hasard si la salle du concert de Saint-Pétersbourg ressemble tant à une salle de cinéma ? Le dernier album du groupe s’intitule The true story concerning Martin Behaim(«La véritable histoire de Martin Behaim»). Il s’inspire de la vie d’un cosmographe et géographe allemand du15e siècle qui réalisa le premier globe planétaire moderne. C’est en quelque sorte la bande-son d’un film purement fictif : « Je voulais écrire la musique d’un film sur Martin Behaim, même si ce film n’existait pas. Je ne sais pas vraiment d’où m’est venue cette idée…», poursuit le musicien.

De Pinsk à Minsk

Cette musique de film n’est assurément pas sa première rencontre avec d’autres formes d’expression artistique. Il avait déjà écrit la partition de The Unknown de Tod Browning, un film muet des années 20, après avoir aussi collaboré à d’autres projets où poésie et musique convolaient en justes noces. Pourquoi cette affinité particulière avec le cinéma ? « Beaucoup de gens nous disent que notre musique leur raconte des histoires. En tant qu’auditeurs, ils visualisent toutes sortes d’images possibles. Cet intérêt pour l’image vient peut-être tout simplement du public. »

«Beaucoup de gens nous disent que notre musique leur raconte des histoires»

Le soir de leur performance à Saint-Pétersbourg, la joie des quatre membres du groupe de faire de la musique saute aux yeux. Le bassiste n’arrête pas de se balancer d’une jambe sur l’autre en même temps qu’il change légèrement d’accords. Le guitariste exécute ses solos en oubliant qu’il joue et virevolte autour de la table de mixage pendant que l’accordéoniste l’observe hilare. Pour le dernier morceau, le batteur déballe un invraisemblable attirail de jouets d’enfants et réjouit le public en se prêtant à un intermède théâtral tout en continuant à développer de nouvelles esquisses rythmiques le plus naturellement du monde. Et quand avec un morceau comme de Pinsk à Minsk, le groupe ne retombe pas (volontairement !) avec justesse sur le ton dominant, le public lui emboîte le pas en entonnant à haute voix le final. Yves et ses partenaires s’en réjouissent énormément : « Si nous pouvions revenir pour d’autres concerts, nous le ferions immédiatement. »

La quatorzième édition des Nuits européennes a lieu à Strasbourg du 9 au 17 octobre 2009. Le festival accueuille entre autres, Zakarya, Iva Bittova, Mélissa Lavaux, Bumcello...