Zagreb : le guide du zig-zag sexuel 

Article publié le 7 octobre 2013
Article publié le 7 octobre 2013

En mai 2013, le tribunal constitutionnel croate a obligé l’Education nationale à retirer des écoles le programme d’éducation sexuelle. Ce sujet fait l'objet d’un débat public auquel ont participé l’Eglise catholique, les partis politiques conservateurs et les organisations de parents d’élèves. On reproche à ce programme de promouvoir l’homosexualité, la pornographie et la pédophilie. 

« DE QUOI S’AGIT-IL, AU JUSTE ? »

Le directeur de l’agence gouvernementale chargée de l’implantation de ce programme dans les écoles croates m’a accordé un entretien. Il m’attend dans une salle de conférence du ministère de l’Education de la République croate où il vient d’achever une réunion. Il me demande la raison de notre rencontre, et lorsque je réponds que je m’intéresse à la querelle liée à l’introduction du programme d’éducation sexuelle en Croatie, il parait déçu. Ce n’est, sans doute, pas la première fois qu’un représentant de la presse occidentale vient lui demander : « De quoi s’agit-il, au juste ? Et pour quelle raison le programme considéré comme normal dans les autres pays, suscite tant de controverses en Croatie, provoquant un débat public pour qu’il soit finalement retiré par le tribunal constitutionnel ? » Le directeur, après un temps de pause, me demande de lui expliquer pourquoi cette affaire suscite autant d’intérêt. Puis me fait comprendre que l’Europe ferait mieux de s’occuper de problèmes plus graves plutôt que de jouer les commères et de faire des commentaires sur la querelle à la cour de récré croate.

Je lui réponds qu’en tant que signataire de la Convention internationale des Droits de l’Enfant et autres traités sur les droits de l’Homme, la Croatie ne respecte pas ses engagements. En effet, depuis mai 2013, par une décision dudit tribunal constitutionnel, les jeunes sont privés d’éducation et de conseil concernant la sexualité. Je lui demande alors si cette décision signifie que le texte n’est pas conforme à la constitution croate.

Filipović nie tout en hochant la tête : « Le retrait du programme résulte des erreurs de procédure survenues lors son introduction (le débat public sur le plan d’enseignement ayant lieu en mai 2013 a été organisé par l’Agence de l’éducation, et non par le ministère, comme l’impose la réglementation, ndlr). Alors que le tribunal constitutionnel n’a pas émis de réserves quant au contenu du programme, certains groupes de pression l’ont fait en interprétant d’une manière inappropriée les grandes lignes du programme, en lui reprochant de promouvoir l’homosexualité, la pédophilie et la pornographie ». Ainsi, contrairement à ce qu’ont affirmé les médias, le retrait du programme n’a pas de fondements juridiques.

LE SEXE PLUTôT QUE L’éCONOMIE

Actuellement, la Croatie est un pays qui souffre, plus que les autres, de la crise économique. Mon interlocuteur m’explique que « les gens ont besoin de canaliser leurs mécontentement et frustration, et se tournent donc plus facilement vers les groupes populistes ». Résultat : on assiste à une véritable guerre d’opinions.

Si tout le monde ne s’estime pas compétent pour se prononcer sur les problèmes économiques, les questions de moralité paraissent être du ressort de tous. Ainsi, la frontière entre une participation démocratique à la vie en société et le populisme semble s’effacer. Le programme est devenu, avant le budget et la crise économique, le sujet numéro un des médias. Selon Filipovic, chaque fois que le gouvernement essaye de faire passer les messages, la presse met en exergue le sexe, l’église et la politique.

Le programme d’éducation pour la santé, avec son module sur l’éducation sexuelle, a été soumis à révision et introduit en septembre 2012 dans les écoles, comme réaction aux résultats désastreux des sondages organisés par le ministère de l’Education. Ces derniers indiquent que la Croatie se trouve quatrième sur la liste des pays où il y a le plus de jeunes obèses. En outre, les jeunes croates commencent à fumer entre 7 et 15 ans, et à consommer de l’alcool dès les dernières années du collège soit entre 13 et 14 ans. Enfin, on constate 2000 grossesses non désirées chez les adolescentes entre 15 et 19 ans dont 400 se terminent par IVG.  Vinko Filipovic insiste : « malgré ces données, le programme continue à rencontrer de vives critiques. C’est absurde ». L’archevêque de Zagreb a notamment qualifié le programme de « destructif et dangereux ».

Par la suite, je m’adresse au représentant de l’organisation GROZD qui s’est opposée au texte devant le tribunal constitutionnel. Je demande à Ladislav Ilćić s’il sait d’où vient cette réaction si radicale de l’église. « J’ai mon idée », répond-il du tac au tac. Avant de poursuivre : « le contenu du programme était horrible. Il promouvait, entre autres, la pédophilie, peut-être pas directement mais on pouvait trouver ce genre de propos dans la bibliographie. De plus, le texte favorisait le relativisme moral ». L’organisation a, du coup, proposé son propre programme fondé sur les valeurs chrétiennes. Bien que l’issue paraisse utopique, GROZD a réussi l’impossible. En mai 2013, l’organisation est parvenue à récolter, en deux semaines et avec l’aide d’une association « Au nom de la famille », plus de 700 000 signatures en vue de l’organisation d’un référendum sur l’inscription de la définition du mariage dans la constitution. Il s’agirait d’une définition selon laquelle le mariage est une union entre une femme et un homme. « Nous avons collecté les signatures devant les églises, et, lorsque leur nombre devenait très important, le gouvernement est devenu furieux ! Je n’exclue pas la possibilité d’une crise constitutionnelle à l’automne », prophétise Ilćić. Ladislav Ilćić espère que l’adhésion à l’Union européenne renforcera la démocratie en Croatie. En attendant, il faudra laisser décider les organes compétents, formés par les représentants de la nation.

LES « COURS  FANTôMES » DE L’éDUCATION SEXUELLE

Le soir, malgré la saison touristique, les rues de Zagreb se vident très vite. Après minuit, les seules rencontres s’organisent autour d’un squat local où l’on peut apercevoir, devant l’immeuble abandonné, un groupe de jeunes assis sur des matelas. Les garçons doivent être âgés de 15 ans tout au plus. Les filles semblent plus âgées. Je leur demande si c’est normal que le squat, lui aussi, soit fermé. Ils me répondent qu’ils vont dans un autre squat et me proposent de les rejoindre. Ils veulent savoir quelle type de soirée j’apprécierais : « les drogues », la danse, « l’alcool ». Mes jeunes interlocuteurs me racontent qu’ils projettent de quitter ce pays « de merde ». C’est pourquoi ils ont appris plusieurs langues étrangères. Ils demandent s’il est facile de trouver « un boulot dans la presse et, en général, dans l’Union européenne » que la Croatie a rejoint le 1er juillet dernier. De mon côté, je les interroge à propos de l’école et, surtout, sur la qualité des cours d’éducation sexuelle. « Il n’y en a pas eu. L’enseignante avait peur de se faire griller en ne sachant pas ce qu’elle avait droit de dire ou non, elle nous a donc libérés pendant une heure ! »

Cet article fait partie de la série de reportages “EUtopia on the ground”, projet de cafébabel soutenu par la Commission Européenne, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, la Fondation Hippocrène et la Fondation Charles Léopold Mayer.