Zagreb en train ou comment se mettre au Vert

Article publié le 8 février 2013
Article publié le 8 février 2013
Premier arrêt : Zagreb. C’est dans la capitale croate que commence le voyage aux côtés des Verts européens, partis en train de Bruxelles en direction d’Athènes, où se tient leur Conseil. Le parti écologiste a choisi le lent rythme du chemin de fer pour découvrir la côte « verte » de l’Europe orientale, et le bruit des trains comme bande-son de cette aventure.
Récit d’un voyage qui passe par toutes les capitales d’Europe centrale, traverse les villages, écoute – malgré les crissements des roues – les villes palpiter et révèle l’histoire d’une partie entière du continent. 

« Quand l’Interrail passe par les Balkans. Voyage le long des rails croates : 140 ans d’histoire, et un avenir en deuxième classe. »

8h36 du matin. Ponctuel comme jamais, le train de nuit 499, qui relie Monaco à Zagreb, arrive à destination en sifflant. Il a laissé derrière lui, avant que le jour ne se lève, les vertes campagnes slovènes, a salué Ljubljana et s’est tourné vers le Sud-Est. Un voyage sur des rails qui ont fait l’histoire, contemplé splendeurs et misères de l’Empire austro-hongrois et assisté, il y a vingt ans, à l’émergence des conflits inter-ethniques.

Dans la gare de Zagreb, le parti croate des Verts est en train de tenir une conférence de presse : les représentants montrent les rails en partie laissés à l’abandon, les signes du temps visibles sur les wagons. Depuis la fin de la guerre, personne ne s’est plus préoccupé de ces trains, accusent-ils. Nul responsable politique ne s’est soucié d’améliorer l’état des rails croates. Et moi, droguée aux histoires de deuxième classe, un billet InterRail dans le sac à dos, je les écoute en silence et, intérieurement, je meurs un peu.

Depuis la fin de la guerre, personne ne s’est plus préoccupé de ces trains

« Nos chemins de fer étaient les meilleurs d’Europe en terme de qualité », m’explique avec fierté Vlasta Toht, coprésidente des Verts. « Maintenant ils sont dans un état déplorable et, pour remplir les caisses, l’État est en train de les vendre. Il ne privatise pas seulement les transporteurs. Les infrastructures y passent aussi. » Les investissements publics des dernières années se sont surtout concentrés sur la construction d’autoroutes : plus de 1 200 kilomètres d’asphalte pour un pays relativement petit (à peine 56 000 kilomètres carrés, soit un dixième de la France). Une entreprise qui facilite les déplacements, certes, mais qui éloigne la Croatie de ce futur durable et à impact écologique nul que l’Union européenne semble vouloir construire.

Ainsi, entre coupes budgétaires, incurie et médiocre communication, le nombre d’usagers des chemins de fer croates a chuté de plus de 23 millions en deux ans, passant de 73,5 millions en 2009 à 50 millions en 2011. Les marchandises, pendant ce temps, continuent à être transportées par camions et poids lourds, bien plus polluants que le train. En Croatie, seuls 12% des produits circulent en train : peu, trop peu, en regard des 75% qui prennent la route. Les effets des réductions budgétaires se font également sentir sur les lignes qui relient le pays aux États voisins, la Serbie, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine et la Hongrie. Ces 56 connexions internationales, les compagnies des chemins de fer croates devaient les trouver un peu trop nombreuses, puisque cet été elles ont suggéré d’en fermer 46. Puis – sous la pression, peut-être, de pétitions comme celle du World Carfree Network – elles sont passées à 32. Mais rien n’est encore décidé.

Je me demande quel impact auront les mesures comme celles sur le tourisme, le secteur économique qui semble connaître la plus forte croissance, ou sur le monde du travail en général. Alors que le taux de chômage est à 18%, les sociétés des chemins de fer croates ont annoncé que le plan de restructuration conduira à 2 700 licenciements d’ici fin 2012.

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Combien il est difficile de trouver un emploi, Iva, 19 ans, m’en assure. Elle vient de valider son diplôme à Zagreb : « Beaucoup de jeunes quittent le pays pour fuir le chômage. Souvent, ils partent chercher fortune au Canada, où la communauté croate est bien intégrée. J’y pense moi aussi. Ici en Croatie, on ne compte que sur l’été pour travailler, quand arrivent les touristes, et pour un salaire qui n’excède généralement pas les 3 000 kunas (400 euros, ndt). Même si pour nous, il est important de ne pas s’éloigner de sa famille, nous passons le reste de l’année déchirés entre le désir de rester et le besoin de partir. »

Chères compagnies d’Interrail, il ne nous reste donc plus qu’à sécher nos larmes et à retenir notre respiration, parce que nous ne saurons que début décembre, entre autres, combien de trains sur la ligne historique Fiume-Ljubljana seront annulés. Nous y verrons plus clair quant à l’avenir des usagers du train, des diplômés sans perspective, des amoureux que séparent les frontières et des voyageurs écologistes qui, jour après jour, fréquentent cette ligne. Mais pour moi, il est déjà temps de repartir.

Cet article a été publiée dans sa version originale au mois de novembre 2012.

Photos : © Sara Bicchierini