Y a-t-il une littérature européenne ?

Article publié le 29 mars 2009
Article publié le 29 mars 2009
Par Julie Beckrich Y a-t-il une littérature européenne, une Littérature européenne qui transcende les littératures européennes ? C’est à cette vaste question que la séance inaugurale des Rencontres européennes des littératures a invité à réfléchir à l’occasion de sa quatrième édition.
Récit de ce moment européo et bibliophile, véritable appel à la protection de la diversité des langues et des modes d’expression…

Avec un peu de retard et un brin essoufflée, j’arrive dans la salle de conférence de la Librairie Kléber, lieu de repli de la séance d’ouverture qui aurait du se dérouler au Palais Universitaire. Mais son « occupation » a, semble-t-il, délocalisé le rendez-vous. Je m’installe donc parmi l’audience, laquelle écoute attentivement une jeune fille donnant une lecture à haute voix. Ainsi aura-t-on donc su élire un texte, (LE texte ?) qui synthétise à lui seul ce que pourrait être La littérature européenne ? Je tends l’oreille afin de deviner quel auteur ou quelle œuvre est l’élu(e) : « Nous continuerons de condamner énergiquement toute forme de répression du mouvement social, comme celle qui s’est abattue ce jour sur les personnels de l’éducation nationale, de l’Université de Strasbourg et des organismes de recherche, étudiants, lycéens, parents d’élèves, qui manifestaient pacifiquement dans les rues de Strasbourg. » La lectrice conclut en précisant qu’il s’agissait là du Communiqué de presse suite aux réactions policières du 11 mars à Strasbourg.

Particulièrement contemporain donc, ce texte n’est peut-être pas gravé dans le marbre de la littérature européenne, mais il tombe à pic lorsque l’on est sur le point de réfléchir à ce qui fait l’unité d’un moyen d’expression par delà les obstacles linguistiques et les décalages géographiques. En Grèce hier, en France aujourd’hui, le mécontentement social s’exprime dans les rues d’Europe et dans ses espaces ouverts à la libre expression, et, -le communiqué en témoigne-, ce sont là des fondamentaux auxquels les différents peuples d’Europe, unanimement, n’ont pas l’intention de renoncer. La séance se poursuit alors plus classiquement, et l’on commence par envisager la question de l’existence d’une Littérature européenne en examinant la place qui lui est réservée dans les programmes scolaires.

De la littérature comparée à la Littérature européenne ?

Aujourd’hui, l’enseignement littéraire aborde l’enseignement de ce qu’on appelle « la littérature comparée », ce qui implique une langue de référence, souvent la langue nationale de chaque pays. Je découvre donc l’Autre en le confrontant à mes propres classiques. Jusqu’ici, rien d’aberrant. Seulement, le risque de toute comparaison est qu’elle mène à la dérive de la hiérarchisation. Ainsi, en comparant deux modèles, pourrais-je avoir tendance à rechercher les carences ou les apports de l’un par rapport à l’autre. Une idée de « confrontation » à l’Autre prend alors le pas sur l’idéal de rencontre et d’échange.

Anne Brasseur, qui préside depuis 2008 la commission de la culture, de la science et de l’éducation à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, a poursuivi sa réflexion en proposant une approche nouvelle de l’enseignement de la littérature européenne : plutôt que de comparer les littératures entre elles et de tracer des parallèles qui ne se rejoignent jamais, ne pourrait-on pas envisager d’enseigner demain une Littérature européenne qui témoigne au contraire de ce que les littératures d’Europe ont en commun ? Particulièrement le patrimoine culturel transmis par la Grèce et Rome ? Une telle approche déplace le curseur dans la relation entre l’Autre et moi, relation qui s’envisage désormais sous l’angle de la mêmeté plutôt que sous celui de l’altérité. C’est véritablement sur le caractère fédérateur de la littérature qu’Anne Brasseur a voulu insister : « Qu’est-ce que la littérature sinon un moyen d’être solidaire, de découvrir, par la lecture, ce que vivent, espèrent et souffrent les autres hommes ? ». Dans le même esprit, le Manifeste pour l’enseignement des littératures européennes rédigé en 2007 souligne que « La littérature peut, au même titre que le politique et le social, éveiller la conscience d’une communauté de passé, de présent et de futur. »

photo_litt__europ.jpg« La langue de l’Europe, c’est la traduction » Umberto Eco

Puis la réflexion s’est portée sur la question même de l’unité de la littérature européenne. Peut-on d’ailleurs utiliser le singulier ? Et si tel est le cas, à quelle réalité renvoie l’idée d’une littérature européenne? Pour tenter d’y répondre, Jean-Yves Masson, professeur de Littérature comparée à l’Université Paris-Sorbonne et directeur du Centre de Recherche en Littérature comparée, s’est d’abord posé cette question pour la musique : parle-t-on de La musique européenne ou des musiques européennes ? A vrai dire, on parle plutôt d’une musique occidentale, basée sur un langage musical commun (défini par convention en Europe, mais qui s’est répandu aux Etats-Unis et au Japon notamment…) Si ce code commun permet à la musique de « n’être qu’une » et de parcourir l’Europe sans entraves, les littératures d’Europe, elles, se heurtent aux frontières linguistiques.

On prend conscience alors de l’enjeu de la traduction dans la diffusion de la littérature européenne. « La traduction » nous dit Jean-Yves Masson, « est le fait pour une langue de s’emparer du bien des autres. » Ainsi, en m’appropriant la langue de mon voisin ai-je accès à sa façon de concevoir le monde. Alors, pour permettre aux littératures européennes de se rencontrer, il devient incontournable de faciliter l’accès à la traduction : par la diffusion d’œuvres traduites, ou encore par l’apprentissage des langues. Malheureusement, comme le souligne le Manifeste pour l’enseignement des littératures européennes, la traduction « demeure terriblement inégalitaire, liée aux politiques culturelles des Etats dont les enjeux sont souvent plus politiques ou économiques que strictement culturels. » C’est pour y remédier que la recommandation sur l’enseignement de la littérature européenne adoptée en 2008 par l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe a défini cinq priorités : reconnaître la perméabilité des littératures du continent, protéger le pluralisme des langues, prendre en compte les pratiques pédagogiques européennes, encourager la création littéraire, et enfin éditer et démultiplier la création littéraire.

Réfléchir à l’existence d’une Littérature européenne aura d’abord réaffirmé combien la diversité des langues qui se rencontrent sur le continent européen contribue à en faire la richesse. Mais cela aura aussi révélé le chemin qui reste à parcourir pour donner à La littérature européenne une plus grande réalité. Pour qu’elle existe plus concrètement, il faut lui en donner les moyens. Le «combat pour les langues » en ceci est « un acte authentiquement européen », comme en a joliment conclu Jean-Yves Masson.

(Photo 1: Brochure du festival "Traduire l'Europe")

(Photo 2: André Kertész : La Lecture, Esztergom, Hongrie)