Wolfowitz, un loup déguisé en agneau

Article publié le 25 mars 2005
Publié par la communauté
Article publié le 25 mars 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le grand instigateur de la guerre en Irak va très certainement devenir directeur de la Banque mondiale. Le monde a beau protester, une réforme de la procédure de désignation du directeur n’est pas à l’ordre du jour : l’Europe adopte un profil bas.

« Qui tient les cordons de la bourse dirige le ménage », dit le proverbe. Et c’est sans doute ce que les hommes de Bush, là-bas à Washington, ont également pensé. Les Etats-Unis sont le plus gros actionnaire de la Banque mondiale, qui prête chaque année 20 milliards de dollars aux pays en développement. Alors, avec la nomination du fer de lance des néo-conservateurs, Paul Wolfowitz, à la tête de la Banque Mondiale, Washington a enfermé le loup dans la bergerie. Le numéro 2 de la Défense américaine n’a aucune expérience, ni en politique de développement, ni en politique économique -exception faite d’une courte nomination en tant qu’ambassadeur en Indonésie. Encore que ce court épisode lui a davantage permis de développer une relation particulière avec le dictateur Suharto que de critiquer le non-respect des droits de l’Homme et la corruption à Djakarta.

Enfin Wolfie, comme l’a surnommé G.W.Bush est surtout l’un des plus ardents défenseurs de la guerre en Irak, un faucon, un de ceux qui croit en l’idée du philosophe français Foucault, selon laquelle la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Ce qui est à craindre concernant la politique de la Banque mondiale, c’est donc bien l’inféodation de son action de financement et de développement à des considérations idéologiques et politiques de la dernière puissance mondiale. Et Bush nous a déjà donné à voir à quoi ressemblerait la politique de développement de la Maison Blanche. Prenons la lutte contre le SIDA : seuls les gouvernements qui se prononcent pour l’abstinence et le rejet de l’usage du préservatif sont financièrement soutenus. Ou l’agriculture : les Américains ont introduit en Irak, bien avant les élections, une nouvelle loi permettant de stimuler le marché des graines industrielles, dans des territoires où les Irakiens cultivent traditionnellement des plantes très anciennes !

Peur d’une rupture avec l’Amérique

Après le passage du réformateur modéré Wolfensohn, la perspective de voir s’installer à la tête de la Banque centrale un tel « jusqu’au boutiste » a suscité des protestations à travers le monde entier. Une pétition qui enjoint les gouvernements à se prononcer contre la nomination de Wolfowitz, a été signée, en l’espace de quelques jours, par 1 300 organisations dans 68 pays. Au Parlement européen, un front multipartite s’est même constitué contre cette nomination, regroupant toutes les couleurs politiques, du conservateur Alain Lamassoure à la social-démocrate Hannes Swoboda en passant par le Vert Daniel Cohn-Bendit. Et le libéral Andrew Duft de conclure que l’Union européenne devrait user de sa position majoritaire au sein de la Banque mondiale pour faire barrage.

Mais cette perspective devient de moins en moins vraisemblable, d’autant que les dirigeants européens sont peu disposés à une nouvelle rupture avec l’Amérique après l’offensive de charme de Bush et Rice dont ils ont été l’objet. Gerhard Schröder a déjà laissé entendre que l’Allemagne ne rejetterait pas la candidature de Wolfowitz, alors même que les Italiens et les Néerlandais ont déjà donné leur feu vert. Enfin la France, jusque-là porte-parole de la contestation, s’essouffle aujourd’hui. En effet Paris espère l’appui des Américains pour d’autres nominations. L’ancien Commissaire européen Pascal Lamy pourrait ainsi devenir directeur de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et le socialiste Bernard Kouchner se verrait bien à la tête du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR).

Wolfie par-ci, Wolfie par-là : Wolfie a bon dos. Tout cela nous montre plutôt qu'il ne vient même pas à l’esprit des Etats les plus riches de placer aux postes clef des organisations internationales des représentants des Etats les plus pauvres, en première ligne du développement. Il est traditionnellement acquis de voir un Américain à la tête de la Banque mondiale ; et un Européen pour diriger le FMI. Visiblement, il est difficile d’en finir avec cette pratique moyenâgeuse et de mettre en place un système plus démocratique et transparent de nomination dans les organisations internationales. -Les Américains n’arrêtent-ils pourtant pas de clamer que la propagation de la démocratie est leur but ultime ?

L’Union européenne a aujourd'hui l’opportunité de rompre l’indécente alliance des riches, qui a déjà réussi à provoquer un conflit ouvert avec les pays pauvres lors du sommet de l’OMC à Cancun. Elle peut aussi désigner, en accord avec le reste du monde, un candidat compétent. Sans quoi il ne restera que le vague espoir de l’hebdomadaire américain Newsweek qui avance que « la Banque Mondiale changera Wolfowitz » : elle ne sera pas la prolongation de la politique du Pentagone dans le monde, mais enracinera l’idée du multilatéralisme dans le cœur de la droite américaine. Triste consolation…