"What the Fuck, France?": Paul Taylor et la comédie bilingue

Article publié le 12 octobre 2016
Article publié le 12 octobre 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

En 2015, Paul Taylor, expatrié britannique, a quitté son poste chez Apple pour poursuivre une carrière de comédien stand-up à temps plein. Un an plus tard, et grâce à une vidéo sur la curieuse coutume de la "bise" devenue virale,  il réalise une nouvelle série TV pour Canal + et se moque gentiment des manies des Français.

cafébabel : Tu as passé sept ans à Paris - qu'est ce qui t'a donné envie de vivre en France ?

Paul Taylor : C'est une longue histoire, mais voici la version courte : je suis né au Royaume-Uni, puis j'ai déménagé à Genève quand j'avais deux ans, puis en France quand j'en avais 4, puis je suis retourné au Royaume-Uni, avant de déménager à Madrid quand j'avais 14 ans et de revenir une nouvelle fois au Royaume-Uni à l'âge de 16 ans.

J'ai étudié le français à la Queen Mary University et je devais passer une année à l'étranger, j'ai donc passé huit mois au Canada et quatre autres en Australie. A 20 ans, j'ai commencé à travailler à mi-temps dans un magasin Apple à Londres, j'ai demandé à être transféré à Montréal puis à Sydney. Quand j'ai eu fini l'université, ils ont annoncé qu'ils ouvraient des magasins en France, et j'ai décidé de venir y travailler. Coïncidence, dans ma dernière année d'université, j'ai rencontré une parisienne (qui est aujourd'hui ma fiancée). Elle croit que je suis venu par amour mais en vrai c'était pour Apple.

cafébabel : Ton éducation a été très cosmopolite !

J'étais toujours l'étranger, même chez moi - on m'appelait "le Français" ou "l'Espagnol" chaque fois que je revenais.

cafébabel : Est-ce que le temps que tu as passé à l'étranger t'a aidé à développer tes facilités pour les langues ?

Paul Taylor : Quand les gens me demandent comment cela se fait que je parle aussi bien français, je leur dis que j'y ai vécu pendant 5 ans étant enfant et ils répondent "Ah c'est donc ça !" Mais je pense que ce n'est 20% de la raison. La raison pour laquelle je peux si bien imiter les accents c'est parce que ma mère est Irlandaise, mon père Anglais, et je suis allé dans une école américaine internationale dans un pays francophone. Mon français était bon mais il n'avait rien à voir avec celui d'un petit français de 9 ans. Mais quand je suis revenu en Angleterre, tout d'un coup j'étais au-dessus de la moyenne.

Ma mère a toujours fait en sorte que je ne perde pas mon français - chaque été elle recevait des élèves français en échange pour que je continue à parler couramment. Et puis ensuite ce n'était que par l'école, jusqu'à ma licence, qui était en français et en espagnol. Je parle espagnol bien moins couramment, mais il est tout de même assez bon pour que je puisse faire rire les gens; j'ai fait quelques spectacles en espagne et ça c'est plutôt bien passé.

Il s'agit de vivre la langue plutôt que de l'écouter passivement ou de regarder la télé. C'est pour ça que beaucoup de Français parlent mal l'anglais mais le comprennent très bien; ils ont l'habitude de voir des films en anglais mais ils ne le pratiquent avec personne.

cafébabel : Est-ce que tu penses que cela a à voir avec la façon dont les langues sont enseignées ? Au Royaume-Uni et en France c'est bien souvent du par-coeur avec une bonne ou une mauvaise réponse.

Paul Taylor : La pire chose que l'on peut dire à un enfant quand on lui apprend quoi que ce soit c'est "Non c'est faux." Quand j'ai eu ma formation initiale à Apple pour être un "créatif", c'est à dire apprendre aux clients comment utiliser leurs téléphones, il était interdit de pointer les écrans en disant "Cliquez ici, faites cela." Vous devez demander : "Où est-ce que vous cliqueriez ? Est-ce que vous voyez quelque chose qui pourrait être utile ?" Ils vous encouragent aussi à ne pas utiliser des mots vides, au lieu de dire "Ne faites pas ça", il vaut mieux dire "C'est presque ça mais essayez encore."

Le stand-up c'est un peu pareil - au lieu d'entendre "Non tu as tort", c'est juste du silence. La différence c'est que personne dans le public va te dire "Presque, mais pourquoi t'essaie pas comme ça ?"

cafébabel : Comment tu t'es lancé dans le stand-up ? Est-ce que tu as eu une illumination un jour et décidé de tout plaquer ?

Paul Taylor : C'était une révélation sur plusieurs années. L'élément déclencheur ça a été la morte de Steve Jobs en octobre 2011. J'ai lu sa biographie et j'ai commencé à me poser des questions sur ma vie. J'avais 24 ans à l'époque, et à cet âge Jobs avait accompli tellement plus que moi : je travaillais pour ce qu'il avait créé ! J'aurais pu rester chez Apple toute ma vie, et je me voyais à 60 ans regarder en arrière et regrettant de ne pas avoir au moins essayé. Une fois à Noël j'avais deux semaines de repos et j'ai regardé des DVDs de stand-up tous les jours. Je me suis rappelé combien j'aimais le stand-up et combien je voulais en faire et c'est comme ça que j'ai pris ma décision.

J'avais tenté des scènes ouvertes à Londres avant de m'installer en France. L'une des premières choses que j'ai faite quand je suis arrivé à Paris a été de voir un de mes amis, Sebastian Marx, un comédien américain. Je lui ai demandé de m'inscrire et il m'a dit de lui envoyer un mail - cela m'a pris trois ans pour lui répondre.

Ces trois années ont paru n'être que six mois parce que je travaillais énormèment. Même si j'aimais beaucoup mon job, 100% de mon temps et de ma matière grise lui étaient dédiés. J'ai réalisé que je voulais lever le pied, c'était une résolution de nouvel an que j'ai prise en janvier 2013, d'essayer de remonter sur scène. Je me suis produit une fois par semaine environ pendant deux ans, et j'en suis arrivé à un stade où je me sentais suffisamment en confiance pour faire quelque chose, mais je n'étais pas à Paris assez souvent pour m'engager. Mon travail m'envoyait partout dans le monde et j'étais à la maison seulement six mois par an. La seule façon d'arriver à quelque chose dans la comédie c'était de m'y coller à plein temps. Alors j'ai quitté mon boulot chez Apple en mai l'année dernière.

cafébabel : Qui est-ce que tu as regardé pendant ta session "binge" ?

Paul Taylor : Beaucoup de comédiens anglais. Lee Evans a toujours été un de mes favoris quand j'étais à l'université, mais j'ai aussi regardé Jack Dee, Michael McIntyre... un peu de tout ce qui marchait au Royaume-Uni à l'époque.

cafébabel : C'était de la recherche pour toi ? Pour trouver ton propre style ?

Paul Taylor : C'était plus pour m'aider à me projeter sur scène, me mettre en situation. J'écoutais les blagues et je pensais "ça n'a pas l'air si compliqué ... si c'est ce qu'il faut pour remplir un stade, je crois que je peux le faire."

Je pense aussi que, sans m'en rendre compte, j'essayais de voir quelles sont les blagues qui me font le plus rire. En tant que comédien, tu racontes les blagues que tu trouves drôles toi-même. Pour moi ce sont les gens qui s'énervent pour des choses qui ne devraient pas les énerver. Quand j'étais à l'université, je me rappelle des fois où on était assis autour d'une table et je me mettais à me plaindre, et les gens se moquaient de moi. Cela a été dit des millions de fois, on ne choisit pas son type d'humour, il nous choisit.

cafébabel : Ton spectacle est bilingue - moitié anglais, moitié français - et tu as dit que tu te chronomètrais pour que la répartition soit la plus égale possible. As-tu déja pensé à faire un spectacle entièrement dans la même langue ?

Paul Taylor : Le paysage de la comédie française est très différent. En Angleterre, il y a tout un réseau de comedy clubs où on est payés pour jouer 20 minutes chaque nuit, faire une tournée dans le pays comme ça et gagner assez bien sa vie. En France, pour se faire de l'argent il faut faire au moins une heure.

Quand j'ai regardé Sebastian Marx, il a fait un spectacle d'une heure en anglais et puis pratiquement le même spectacle en français. J'ai pensé faire ça mais je voulais faire quelque chose que personne n'avait fait et avoir deux langues différentes dans un même spectacle. Certaines des blagues que je fais ne marchent qu'en anglais, d'autres uniquement en français, je me suis donc dit "Pourquoi ne pas allier les deux et voir ce que ça donne ?"

cafébabel : Penses-tu que l'humour anglais et français sont fondamentalement différents ? 

Paul Taylor : L'humour français est très politique, alors qu'en Angleterre on se moque plus de nous-mêmes. Le style est aussi très différent. Au Royaume-Uni, le stand up est la principale manière de "consommer" de l'humour, alors qu'en dehors de Paris ce n'est pas encore très répandu. Ici, ils ont des spectacles solos, mais il s'agit de jouer un personnage, pas de parler du monde depuis mon point de vue. Quand Gad Elmaleh joue le vieillard à la cigarette, ça n'est pas lui. Il joue un personnage. Mais même-lui commence à se mettre à ce que j'appellerai du stand-up, "me voilà et voici comment je vois le monde."

cafébabel : C'est comme si un échange culturel était en train de se produire. 

Paul Taylor : Bien sûr. Beaucoup de sites français republient maintenant des anciens numéros - des anciens sketchs de comédiens américains comme Chris Rock ou Louis CK - et les gens commencent à s'y intéresser. Jusqu'à il y a encore quelques années, j'avais l'impression que le stand-up était vu comme un divertissement de bas étage, contrairement au théâtre et aux spectacles solos. "Il n' y a rien d'artistique dans le stand-up, c'est juste quelqu'un qui parle à ses potes." Et si on fait ça bien c'est l'impression qu'on donne, mais ça prend du temps d'en arriver là.

cafébabel : Alors que maintenant on dit des comédiens stand-up qu'ils sont les nouvelles rock stars. 

Paul Taylor : On est même proche de la saturation au Roayume-Uni, il y en aurait presque trop. Il y a environ 15 ou 20 gars au Royaume-Uni qui vont de spectacles dans les stades aux plateaux télé en passant par les sitcoms. 

cafébabel : Pourrait-on en arriver au même point ici ? 

Paul Taylor : Peut-être. Mais on en est qu'aux balbutiements en France, mais c'est cool de faire partie de la première vague. 

cafébabel : Tu es donc passé de la première vague du "vrai stand-up" en France à la conquête de YouTube. Qu'est ce que cela t'a fait de voir la vidéo de "La Bise" devenir virale ? 

Paul Taylor : C'était très bizarre. C'était en fait un de mes premier sketchs sur scène, je l'ai simplement affiné et amélioré autant que je le pouvais. Un de mes amis qui organise la French Fried Comedy Night m'a suggéré de faire une vidéo pour faire parler du spectacle. J'étais contre au départ, en partie parce que je ne voulais pas épuiser la blague - au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis si un de tes sketchs se retrouve sur le net, tu ne peux plus vraiment l'utiliser. Mais j'ai appris qu'ici c'est le contraire. Les gens viennent te voir exprés pour te voir rejouer le numéro de la vidéo, sur scène.

Je crois qu'il y avait aussi peut-être une histoire de timing : les attentats au Bataclan avaient eu lieu en novembre, et je crois que les gens avaient besoin de rire à nouveau de leur propre culture. Mon téléphone n'arrêtait pas de sonner, des agences de presse dont je n'avais jamais entendu parler me demandaient constamment des interviews et c'est à ce moment-là que Canal + m'a contacté pour me dire qu'ils aimaient le concept et me demander d'en faire une série.

cafébabel : Les sujets de "What the Fuck France" sont-ils tirés de ton répertoire de stand-up ?  

Paul Taylor : Non, ceux-là sont spécialement écrits. J'aurais pu transformer tout mon show en vidéos de trois minutes mais je ne veux pas que ce soit que des répétitions. Il y a peut-être des blagues qui reviennent par -ci, par-là mais elles sont écrites différemment. a l'origine, les blagues étaient destinées à un public d'expatriés : j'ai essayé d'écrire à propos de la confusion entre "tu" et "vous", les Françaix n'ont pas vraiment compris car ce n'est tout simplement pas un problème pour eux. On l'a donc réécrit en pensant au public français, tout en essayant d'attirer un public international. 

cafébabel : Comment trouves-tu cet équilibre qui fait que ce que tu écris est drôle pour des publics différents ? 

Paul Taylor : WQuand on se retrouve pour réfléchir aux épisodes, c'est un processus de groupe. On travaille avec des britanniques et des français et chaque fois que les expatriés font une suggestion, je demande aux français si cela veut dire quelque chose pour eux.

cafébabel : Est-ce qu'il t'arrive d'avoir le mal du pays ? Penses-tu que tu voudras un jour retourner en Angleterre ? 

Paul Taylor : Si la Grande-Bretagne reste telle qu'elle est aujourd'hui pour les 20 ou 30 prochaines années, je ne me vois pas revenir. Mais qui sait ce qui peut arriver en terme de politique ? 

cafébabel : Quel était l'état d'esprit ici pendant que le référendum sur le Brexit ?  

Paul Taylor : Pour être honnête, je crois que les français ne s'y sont vraiment intéressés qu'une fois après que le vote ait eu lieu. Cela n'a jamais fait partie de la conversation avec les gens ici, on ne m'a jamais demandé ce que j'allais voter. Pendant deux semaines, chaque fois que j'allais à un spectacle, tous les comédiens français me demandaient "Alors, le Brexit?"  C'était partout dans les nouvelles pendant peut-être un mois après les résultats et puis maintenant on en parle plus. Je pense que si on demandait maintenant aux Français beaucoup penseraient qu'on a déjà quitté l'UE. C'est pareil pour les élections européennes, dans six mois plus personne n'en parlera.

cafébabel : Ayant vécu dans tellement de pays différents, que penses-tu de ce que Theresa May a dit,  "si vous êtes un citoyen du monde, vous êtes un citoyen de nulle part?" 

Paul Taylor : C'est comme si on disait : "Si vous buvez de la bière, vous devez choisir une bière en particulier." Vous avez le droit d'aimer la Guinness et la Carlsberg. Si vous allez quelque part, vous devriez vous intégrer, je suis d'accord, - il ne faut pas créer des poches de culture comme les Britanniques le font en Espagne. Mais le monde se fait plus petit, il est plus facile d'aller d'un endroit à un autre et les gens ne vont pas s'arrêter de bouger. Pour moi, on devrait pouvoir vivre là où on a envie de vivre.