Warsaw Hussars : le cricket à la polonaise

Article publié le 15 juin 2016
Article publié le 15 juin 2016

Varsovie. Entre les arbres de la forêt de Bielański, un chemin étroit mène directement au terrain de sport des Hutnik. C’est ici que s’entraîne l’équipe du Warsaw Hussars Cricket Club (WHCC) - le premier, et à ce jour le seul club de cricket du pays dont la plupart des joueurs sont Polonais. 

Le week-end, c’est une vraie cacophonie dans ces bois : le sifflement du vent dans les arbres, le vrombissement des camions qui empruntent le Pont du Nord, le rire des enfants en ballade avec leurs parents, les cris encourageants des fans de l’équipe de football des Hutnik, les coups de feu du stand de tir voisin, et… le bruit sec d’une balle de cricket qui rencontre une batte en saule.

Que pense les locaux de ce groupe de cricketers ? Les prennent-ils pour une bande de fous hétéroclite ? Jakub Błażejczyk, président et cofondateur de l’équipe des WHCC, raconte : « Les réactions des gens sont plutôt positives. Bien qu’il arrive parfois que certains rient et crient "Regarde, du baseball !", mais c’est parfaitement compréhensible. Les Polonais ne connaissent tout simplement pas l’existence d’un tel sport ».

Je hoche la tête en signe d’approbation, repensant aux questions de mes propres amis : « Le cricket ? Le sport avec les chevaux, c’est ça ? Ou celui avec les arceaux et les maillets ? »

« Ça ne me dérange pas que les gens s’enquièrent des chevaux, plaisante Jakub. Même si c’est un paradoxe bien curieux. Le cricket est le plus conservateur des sports : les règles sont les mêmes depuis 250 ans. Les Polonais devraient l’apprécier. » 

Pour les dandys et les aristocrates (?)

Alors si le cricket ne se joue pas à dos de cheval (il s’agit du polo) et n’est pas le passe-temps d’Alice au pays des merveilles (c’est le croquet), qu’est-ce que c’est au juste ? Les bâtons plats font penser à des rames, les matchs peuvent durer jusqu’à 5 jours, le terrain ovale fait entre 120 et 140 mètres de diamètre, et les règles sont incroyablement compliquées - avec notamment un système de points qui nécessite pas moins de 4 arbitres par rencontre. Facile ? Bien sûr que non. Encore faut-il se procurer le matériel en Pologne… et comment diable voulez-vous promouvoir un sport qui n’a même pas de terminologie dans la langue nationale ?

Jakub sourit, son optimisme est inébranlable : « Nous travaillons actuellement sur la traduction des règles en polonais - c'est l’une des conditions pour fonder une association nationale de cricket dans le pays. L’équipement et le matériel peuvent s’acheter en ligne ».

Je commence à faire les comptes : frais d’adhésion, location du terrain, équipement, et déplacements pour les tournois (récemment à Vienne). Quelque part dans un coin de ma tête, le stéréotype du cricketer fait son apparition : il est diplômé de l’Université d’Oxford, vêtu d’un blanc immaculé de la tête aux pieds, sa batte nonchalamment posée sur ses épaules. Le genre de gars qui ne boit que du whisky single malt et, bien sûr, qui est plein aux as. Le cricket est-il réservé aux dandys et aux aristocrates ?

« Le cricket amateur n’est pas onéreux, rétorque Jakub. Vous pouvez vous équiper pour environ 200 zloty (un peu moins de 50 euros, ndlr) - soit l’équivalent d’une raquette de tennis bas de gamme. » 

« Par ailleurs, le cricketer typique d'aujourd'hui est indien. Le cricket est maintenant plus populaire en Inde qu’il ne l’est au Royaume-Uni. C’est leur sport national, avec la dimension postcoloniale en plus. Plus de 90 % de la population suit le cricket régulièrement - ils regardent les matchs et le jouent dans la rue. Si vous tapez "street cricket" sur Google, vous verrez des gens jouer n’importe où et avec n'importe quoi, tongs aux pieds et planches en bois en guise de battes. »

Une rapide recherche Google renvoie à une petite vidéo d’un touriste américain se prêtant au jeu sur les ruines d’un immeuble démoli quelque part dans Delhi. Une autre montre un joueur lançant la balle en direction d’un guichet fait à partir d’un tabouret à 3 pattes. Je regarde des enfants (aussi bien des filles que des garçons) jouer dans des cours et des rues étroites, ainsi que des hommes d’âge moyen faisant une partie, un après-midi d’été, au beau milieu d’une route très fréquentée.

Il semble donc que le cricket ne soit pas réservé aux garçons BCBG et snobs.   

Pas de jean pour les vrais sportifs ?

La Fédération internationale de cricket (ICC) est responsable de la promotion et de l’organisation d’évènements sportifs dans le monde entier, et rassemble actuellement 106 pays. Cependant, seulement 10 d’entre eux y ont adhéré de façon permanente - y compris l’Angleterre, l’Australie, l’Afrique du Sud, l’Inde, la Nouvelle-Zélande et le Pakistan. Un rapide coup d’œil à cette liste suffit à deviner qui régit le monde du cricket. La plupart des équipes, même nationales, sont constituées de diasporas indienne ou britannique, qui ont amené ce sport dans les pays vers lesquels ils ont émigré. Ce sont ces migrants qui forment habituellement les premières équipes dans ces pays d’accueil. L’ICC se contente de soutenir les structures existantes - néanmoins les Warsaw Hussars ont une autre idée en tête.

« Notre priorité est de promouvoir le cricket en tant que sport chez les Polonais », explique Jakub. La première équipe de cricket polonaise fut le Warsaw Cricket Club, fondé dans les années 90 par des membres de la diaspora indienne. C’est là que les fondateurs des Warsaw Hussars ont essayé ce sport pour la première fois. À l’heure actuelle, 13 des 15 Hussars sont Polonais, ce qui assez surprenant : « En Europe, l’assimilation du cricket par les joueurs natifs en est encore à ses débuts. Nous ouvrons la voie aux autres équipes, mais le développement à long terme de cette discipline n’a de sens que si elle est également promue par les natifs ». Difficile de ne pas être d’accord, certains sports perdent toute chance de faire pleinement partie de la culture pour plusieurs raisons. Ils apparaissent et disparaissent au gré des vagues de migration de différentes communautés. 

Jakub me parle de deux approches du cricket équivalentes : l’indienne et la britannique. Les premiers se concentrent sur la rivalité, les seconds insistent sur la dimension sociale - au Royaume-Uni, le cricket est un divertissement familial. Quelle approche les Polonais sont-ils le plus susceptibles d’adopter ?

« Aucune. Les Polonais ne prendront pas le sport au sérieux si vous arrivez en jean sur le terrain, mais ils n’accepteraient pas non plus la vision british du terrain de cricket parfaitement taillé en pleine campagne où vous passez la journée entière, voire cinq, en tant que simple spectateur. Nous devons créer notre propre version ».

Au bout d’un moment, Jakub ajoute : « Nous voulons convaincre les Polonais qu’apprendre à connaître le cricket en vaut la chandelle. Assistez à seulement 15 minutes d’un match avec quelqu’un qui connaît les règles - ce n’est vraiment pas compliqué, mais simplement différent ». 

Et pourquoi au juste ?

On comprend aisément que les migrants originaires de pays où le cricket est un sport national souhaitent y jouer en Pologne. Mais qu’est-ce qui pousse un individu à choisir une discipline totalement inconnue dans son propre pays ?

J’ai assisté à mon premier entraînement il y a presque un an, et j’ai même aidé à arbitrer quelques matchs. Je connais personnellement les membres de l’équipe, et je ne trouve toujours pas le dénominateur commun. Le plus jeune du WHCC a 13 ans, le plus vieux 42. Parmi les joueurs, on compte : un indianiste, un lycéen, un journaliste radio, un homme d’affaires, des étudiants en administration et aux beaux-arts, et un agent de sécurité. Certains sont de droite, d’autres de gauche. Certains en col blanc, d’autres en survêtement. « En réalité, nous ne parlons même pas tous anglais », admet Jakub.

Je tente une nouvelle théorie : comment ont-ils découvert le cricket ? J’ai peut-être raté un élément clé qui a fait que tous ces Polonais veuillent être cricketers. Il s’avère qu’il y a autant de chemins menant au cricket qu’il y a de personnes : « Une fois, je suis tombé sur une chaîne de sports "exotiques" qui diffusait un match de cricket » ou « Je suis allé en Inde et je me suis demandé à quoi pouvaient-ils bien jouer ». Le directeur du club a entendu parler du cricket pour la première fois pendant ses cours d’anglais : son professeur australien suivait les scores en classe.

Toujours rien. Ne me reste qu’une seule question, quoique naïve :  pourquoi aimes-tu le cricket ? « C’est complètement différent de tous les autres sports européens », « C’est cool de faire un sport auquel personne d’autre ne joue », ou encore « J’ai pensé que c’était potentiellement intéressant, et surtout inhabituel ».

Sont-ils tout simplement des hipsters ? Peut-être, mais alors que je commence à arbitrer une partie, je suis confrontée à une autre possibilité. Après trois heures passées à cuire sous un soleil de plomb, à regarder une flopée de gars courir après une petite balle rouge, je commence à comprendre que, au cricket, il n’y a pas de compromis. Comme aux échecs, ce sport vous garantit une mort lente et ennuyeuse, tout du moins pour les observateurs extérieurs, et, pour ceux qui prendront la peine de comprendre les règles, le comble de l’excitation.

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Le WHCC organise chaque année la CEE Native 6s Cricket Cup - tournoi européen réservé aux équipes dont les joueurs sont natifs du Vieux Continent. Les Hussars sont ravis de « parler cricket », vous pouvez les contacter à : warsawhussarscc@gmail.com