Voyage vers Dieu, tous frais compris

Article publié le 28 juin 2005
Publié par la communauté
Article publié le 28 juin 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Soixante ans après la fin de la guerre, les Juifs orthodoxes repeuplent une petite bourgade polonaise. L’espace d’une journée, ils célèbrent l'anniversaire de la mort de leur très vénéré Zaddik Elemenech Weissblum, décédé à Lezajsk en 1787.

Pologne, Village de Lezajsk, mars 2005. Les gros cailloux de silice crissent sous les pas de Chaim Weisfishs, alors qu’il gravit la petite colline vers la chambre sépulcrale, le long des boîtes à offrandes installées par les communautés d’Israël et des Etats-Unis. Il se lave brièvement les mains à la table des ablutions, trois fois, comme le prescrivent les écritures, avant de pénétrer en compagnie d’autres pèlerins dans la partie médiane du tombeau. Nous sommes le 21ème jour du mois d’Adar : dans le calendrier juif, c’est jour est considéré comme l' « anniversaire » de la mort du saint Zaddik Elemenech Weissblum -, c’est un jour de pèlerinage pour la communauté ultra-orthodoxe vers la Pologne orientale.

« Vous avez deux heures », crie l’organisateur du voyage aux pèlerins venus de Jérusalem. Il se tient dans une salle éclairée par un néon bleuté, au milieu d’hommes vêtus de noir de pied en cape. Leurs papillotes frisées se balancent au rythme du mouvement de va-et-vient de leur buste. Des prières sonores, un Talmud asynchrone, résonnent entre les murs dépouillés. De loin en loin se fait entendre la sonnerie discrète d’un téléphone portable, à travers le crescendo des prières et quelqu’un, les yeux brillants, braille à destination du bout du monde : « Oui, oui, j’y suis déjà. C’est fantastique ! »

Dialogue avec Elemenech

Les Juifs hassidiques croient que tous les ans, à la date de la mort, l’âme revient dans le corps enseveli qu’elle avait quitté. Les gens viennent ainsi à Lezajsk depuis 1787, pour partager leur chagrin en dialoguant avec l’âme d’Elemenech. Il sert ainsi de médium entre Dieu et les croyants. « Seul un Zaddik [le leader spirituel d’une communauté. A la différence d’un rabbin, c’est un laïc] permet d’entrer en contact direct avec Dieu. », explique Ben Stern, un autre pèlerin venu de New York. « C’est pourquoi il est très important pour nous de prier en ce jour. » Un bout de papier sur lequel sont inscrits des souhaits, le « Kvitel », est ainsi jeté dans l’urne sur le cercueil du Zaddik. Le Kvitel prête aux requêtes des croyants, pour santé de la famille ou la réussite des affaires, la matérialité nécessaire dans ce temple du spirituel.

A l’origine du Hassidisme, il y a une catastrophe. En 1648, pendant les combats pour l’indépendance de la Pologne, des hordes de Cosaques malmenèrent 300 000 Juifs de Galicie Les synagogues, jeshiwas (écoles juives) et autres bibliothèques furent rasées et les point de convergence de la vie spirituelle et culturelle éradiqués. La possibilité de se rapprocher de Dieu par l’étude de la Torah et du Talmud, telle le judaïsme traditionnel et les rabbins le préconisaient, était désormais impossible pour la communauté. Baasl Shem Tov (1689-1760), le fondateur du Hassidisme, combla ce vide spirituel par l’idée que Dieu était au-dessus de tout et qu’un sentiment religieux pouvait aussi se vivre au travers de prières, de psaumes et de danses. Cette leçon trouva de la place dans le cœur des Juifs illettrés et pauvres de Galicie, qui redécouvrirent ainsi leur religion et leur culture. Très vite, les Zaddiks charismatiques rassemblèrent des adeptes et vers la fin du XVIIIème siècle, les Hassidim s’étaient implantés en Galicie.

Histoires autour du Schtetl

Jusqu’à la guerre, Lezajsk était un typique « Schtetl » (ville juive en Yiddish) de Galicie. Parmi ses 5.000 habitants, on comptait 3.000 Juifs. Le grand-père de Greg Stein, un pèlerin venu d’Anvers étaient l’un d’eux. A l’époque, il possédait un pâté de maisons sur la place du marché. Son petit-fils, qui revient cette année pour la première fois aux racines de sa famille, s’est précipité vers ces maisons dès son arrivée et les a trouvées sans peine. Tout est encore comme quand son grand-père, qui n’est jamais revenu ici, le racontait. Trop de souvenirs douloureux sont enterrés dans cette terre, pour qu’il puisse à nouveau poser le pied sur le sol polonais. Beaucoup de survivants de l’Holocauste manquent de cette force. La génération suivante, qui a grandi loin de l’expérience extrême de la guerre et avec les récits des anciens dans la tête, commence lentement à revenir sur la terre de ses aïeux. Greg Stein, pensif au centre de la chambre sépulcrale, montre des yeux la direction de la ville. « Ici. » Il plante son pied comme un drapeau dans la neige tendre, comme s’il devait entrer en possession de cet élément par un acte officiel. « Ici notre passé spirituel rencontre les Juifs jeunes et curieux, dont l’idée est de redécouvrir leurs racines en Pologne. » Aujourd’hui, il ira voir d’autres villes juives aux alentours. Pas seulement pour voir au présent un pays qui ne compte plus que 10 000 Juifs alors qu’ils y étaient autrefois trois millions. Mais par dessus tout parce que, cette fois, il aimerait être celui qui va raconter la Galicie à son grand-père.