Voyage : "destination Checkpoints"

Article publié le 13 mars 2015
Article publié le 13 mars 2015

Arianne Arlotti a fait le tour d’Europe avec une ambulance artistique qui reproduit les vidéos de ses tournages des Checkpoints palestiniens. Nous l’avons rencontrée à une réunion d’Arci, PYC où elle nous a expliqué comment son installation est née.

Destination checkpoints est le titre de l’exposition itinérante que l’artiste et journaliste suissesse Arianne Arlotti a présenté le 11 mars dernier à la réunion d’Arci (Association Recréative et culturelle italienne) et PYC (Palermo Youth Centre). Le projet artistique s’articule autour d’une ambulance qu’Arianne a créé en collant des étiquettes sur une vieille fourgonnette et en montant des écrans sur les fenêtres de façon à projeter à l’extérieur du véhicule des vidéos qui décrivent son expérience en Palestine.

« En 1994 j’étais justement à Jérusalem pendant les jours de l’attentat de Hebron et ce massacre m’a frappée de près. Dans la confusion du moment, pendant que l’armée israélienne essayait de disperser la foule de personnes qui se pressait sur la place face au mur des Lamentations, quelqu’un m’a passé du pop-corn », se souvient-elle. « L’absurdité de cette situation a laissé un tel vide en moi qu’il m’était impossible d’ignorer, j’y suis donc retournée il y a 7 ans. »

Une fois arrivée en territoires occupés, la première chose qui l’a marquée était les checkpoints, des points de contrôles que les palestiniens devaient quotidiennement traverser pour pouvoir entrer et sortir des territoires occupés. Disséminés sur le territoire il y a près de 750 péages surveillés par des militaires armés. «Tous les palestiniens qui travaillent au-delà d’un de ces checkpoints sont obligé de se réveiller avant que le jour pointe le bout de son nez pour pouvoir facilement passer le contrôle, ceux qui arrivent aux premières lueurs de l’aube doivent attendre dans une interminable queue. L’idée que leur quotidien soit articulé par ces rituels est terriblement ennuyeuse mais surtout humiliante. », poursuit-t-elle.

Elle a décidé d’utiliser l’ambulance comme support pour son installation car lors des trois années qu’elle a passé en Palestine, la chose qui l’a le plus bouleversée était justement de voir les ambulances arrêtées là, aux checkpoints, en attendant le contrôle : un jour, elle a aussi  vu une femme accoucher dans la file d’attente, au milieu de la route entre les mitraillettes des contrôleurs.

Une fois que la vidéo-ambulance fût opérationnelle, un voyage à travers les frontières européennes a débuté. « Aujourd’hui l’Europe crée un mur difficile à traverser, presque aussi difficile que de passer un des portails palestiniens ». C’est justement pour cette raison qu’elle se trouvait en Sicile ces jours-ci, parce que l’ile, en plus d’être la porte de la Méditerranée, est trop souvent devenue un rideau de fer blindé et infranchissable pour ceux qui demandent à entrer. Ce long voyage l’a menée à Londres, en Belgique, en Bosnie, en Pologne, puis jusqu’aux frontières avec l’Ukraine mais aussi en Turquie, en Grèce, avant d’accoster en mer de Ligurie. Dans chacun de ces lieux elle a franchi les frontières avec une fourgonnette contenant sur le côté l’inscription du mot ambulance en lettres arabes

A chaque fois qu’elle s’arrêtait dans une ville, Arianne laissait l’exposition « garée » sur une grande place ou dans des rues très fréquentée pour réussir à captiver l’attention des passants. « Les personnes avec lesquelles j’ai été le plus en contact en Europe ont été les policiers, parce que j’ai décidé d’obtenir aucun agrément pour exposer mon travail, la police n’était jamais très au clair sur ce genre de réglementation, eux-mêmes l’enfreignaient en autorisant une feinte ambulance qui reproduit une vidéo à se garer dans un espace public» Un message de désobéissance civile qui a été interprété de façon totalement différente le long des routes du vieux continent. A la frontière turque, contrariés, les policiers lui ont demandé l’autorisation du ministères de la Santé afin de lui accorder le feu vert pour passer la frontière, à Zagreb, la police criminelle lui a intimé de s’éloigner de la place à cause de la panique que l’inscription a déclenché sur la population.

Les réactions de la population ont également été des plus particulières. Un matin en Bosnie, elle a trouvé les roues de la fourgonnette crevées, elle a demandé de l’aide à un aubergiste à qui elle a expliqué le but de son projet, et ce dernier l’a non seulement aidée mais lui a également payé la réparation. « A Londres j’étais garée dans une rue très fréquentée et lorsque je suis revenue j’ai trouvé des papiers parfaitement redécoupés et attachés aux écrans avec du scotch. C’était probablement la réaction la plus violente que j’ai vu de la part des citoyens : le refus d’ouvrir les yeux et de voir ce qui se passe dans le monde ». A Gela, alarmés, les gens ont appelé la police en pensant que cette inscription était un message fondamentaliste, et dans la circulation à Palerme, un policier avec un ton ironique lui a même demandé si elle ne faisait pas partie de l’ISIS.

A la fin de la rencontre deux vidéos enregistrées en Palestine ont été projetées : la première filmait une formation militaire pour touristes également ouverte aux enfants ; la deuxième était la chronique d’un tour touristique organisé dans les rue d’Hebron avec une escorte de l’armée. Arianna a décidé d’utiliser les moyens de communication les plus variés pour faire arriver son message aux yeux de tous : on ne peut pas rester neutre. A partir du moment où tu décides de rester arrêté et ne regardes pas, tu t’es déjà rangé.