Voyage à la découverte d’une Sicile «non conventionnelle»

Article publié le 25 août 2015
Article publié le 25 août 2015

«Sicilia. Una guida non convenzionale», publié en italien chez Navarra Editore, est un guide de la Sicile. Bien plus qu’un guide touristique, il présente surtout les lieux qui témoignent de l’engagement des citoyens. Voici l’interview de Pico Di Trapani, auteur du guide et militant au sein d’Addiopizzo, association de citoyens qui luttent contre la mafia sicilienne.

«Pour être crédibles, nous devons tous participer au changement, il ne tombera pas du ciel, c’est certain», affirme Pico di Trapani lors d’une rencontre publique.  Sicilia. Una guida non convenzionale n’est pas un de ces guides, lissés et épurés qui ne présentent que les fameux sites touristiques merveilleux destinés aux touristes traditionnels, mais un livre de voyage et de découverte.

Il est «non conventionnel» parce qu’il raconte les lieux mis en valeur par des associations, des coopératives et des particuliers engagés dans la lutte contre la mafia, qui, dans cette lutte, ont réussi à faire émerger le meilleur de l’île : à Valle di Sosio, sur les monts Sicanes, avec un tourisme responsable fait de nature et de chevaux ; à la réserve naturelle de Torre Salsa, oasis de WWF dans la province d’Agrigente, née grâce à quelques scientifiques qui ont acheté les terres côtières avant que la mafia ne le fasse.

Mais les étapes du voyage sont très nombreuses, avec des arrêts sur des «clichés qui perdurent» sur lesquels tous les Siciliens s'assoient. Ainsi, la courageuse Elena Ferraro dément le lieu commun de la femme soumise, en s’élevant contre la création de fausses factures imposée par la famille Messina Denaro. Au stéréotype des Siciliens résignés et apathiques s’oppose la grève de 1956 («Sciopero al rovescio») pendant laquelle ouvriers et civils, menés par Danilo Dolci (sociologue, écrivain militant non-violent) se réapproprièrent les trazzere (sentiers qui traversent la campagne) de Partinico (ville de la province de Palerme) pour témoigner de l’existence du travail.

Le «Grande Cretto», œuvre d’Alberto Burri à Gibellina    Cristina Costanza

cafébabel Palerme Comment l’idée d’un guide non conventionnel de la Sicile est-elle née ?

Pico di Trapani : Mon précédent livre Viaggio in Sicilia, publié en 2013, est à la base de ce nouveau projet. Il traitait de Palerme et de sa région, et il m’a semblé nécessaire d’élargir ce travail à toute la Sicile.

cafébabel Palerme Comment avez-vous réalisé vos recherches ?

Pico di Trapani : D’un côté j’ai pu puiser des informations grâce aux contacts et aux connaissances rencontrés à l’association Addiopizzo, très centrée sur les histoires de dénonciation et d’engagement à Palerme et, progressivement, à Trapani. Ces dernières années, j’ai notamment eu la possibilité de découvrir et d’apprécier les histoires et l’engagement d’entrepreneurs comme Nicola Clemenza et Gregory Bongiorno. Puis l’éditeur Navarra m’a accordé son soutien et a activé son réseau de connaissances.

cafébabel Palerme Et pour les autres provinces ? 

Pico di Trapani : J’ai pu compter sur le réseau de l’association anti-mafia Libera, dans lequel j’ai découvert des coopératives antimafia dans la province d’Agrigente, de Catane mais aussi pour Lampedusa, une contribution racontée par Umberto Di Maggio, coordinateur régional de l’association fondée par Don Ciotti. À Messine et à Catane, des jeunes ont renouvelé l’expérience d’Addiopizzo : c’est à partir de toute cette série de nombreux parcours que ce guide est né.

Le Château de Calatubo, Alcamo 

cafébabel Palerme Quelle différence y a-t-il entre les itinéraires de ce guide et les «mafia tour» ?

Pico di Trapani : Les «mafia tour», tels qu’ils sont proposés sur le marché, ternissent l’image des Siciliens. Ils répondent à une logique commerciale qui fait outrage à la Sicile, ils sont désastreux d’un point de vue culturel et social. En revanche, les itinéraires proposés par Addiopizzo Travel ont pour but de diffuser la connaissance d’histoires qui redorent le blason de la culture de notre région.

cafébabel Palerme Et l’antimafia ? Connaît-elle des limites ou des déformations ? 

Pico di Trapani : L’antimafia, c’est un mot qui dit tout et rien à la fois et auquel nous devons redonner une signification. C’est un idéal noble qui peut cependant se concrétiser de mille façons dans la pratique. Avec les projets d’Addiopizzo et Addiopizzo Travel, nous essayons de la concrétiser d’en bas tous les jours, en rassemblant une communauté profondément désagrégée. Le travail de l’association Libera est dans le même sillage, pour ne pas se limiter à notre cas. En règle générale, ce qui importe, c’est de créer une communauté, un front uni.

cafébabel Palerme Quelle est votre opinion sur l’affaire Sgarbi à Salemi ?

Pico di Trapani : J’ai pris part à cette expérience, que je raconte et que je rappelle dans mon livre, mais avec une perspective précise, c’est-à-dire en collaborant à la création du Musée de la Mafia. Nous savons tous comment s’est terminée cette histoire. Le Conseil Sgarbi a été défait pour infiltration mafieuse, je ne m’étendrai pas sur ce sujet, les journaux l’ont assez fait.

cafébabel Palerme Mais aujourd’hui, il y a un magnifique musée à Salemi, à qui le doit-on ?

Pico di Trapani : On dit, souvent à tort, en critiquant le projet sans même le connaître, qu’il serait le musée « de Sgarbi». En réalité, Sgarbi a eu cette idée et, dans un second temps, il a permis à un groupe de jeunes très efficaces de se réunir autour de ce projet, qui ont tous travaillé avec professionnalisme et qui ont participé à la réalisation du musée.

cafébabel Palerme C’est aussi un guide sur et contre les préjugés qui sévissent en Sicile. D’après vous, quel est le préjugé le plus enraciné qu’il faudrait le plus combattre ?

Pico di Trapani : Sans aucun doute, le plus diffus et le plus enraciné est le suivant «Mon enfant, va t’en». Combien de fois on l’a entendu celui-là ? Chaque sicilien l’entend au moins une fois dans sa vie. C’est pourquoi beaucoup partent, résignés, à la recherche d’une vie meilleure à l’étranger. Il ne s’agit pas du tout d’un choix légitime, il est parfois douloureux, mais salutaire sous certains angles de vue, parce qu’il retire le Sicilien de sa propre condition d’insulaire qui se considère (sans raison) à la fois le centre du monde et au centre du monde.

cafébabel Palerme Il est donc juste de partir, peut-être pour mieux revenir, ou de rester ?

Pico di Trapani : À ce sujet, je n’aime pas non plus le cliché qu’on entend dans ces cas-là du «partir pour revenir». Personne n’a l’obligation de revenir, mais tout le monde a l’obligation morale, dans la communauté dans laquelle on choisit de vivre, de réaliser et d’oeuvrer pour le bien commun. Ce livre raconte l’histoire de ceux qui ont choisi de rester et qui ont beaucoup oeuvré pour leur terre. C’est toujours une question de point de vue. Trop souvent, en effet, on se cache derrière le fait qu’il n’y a rien ici et que par conséquent on ne peut rien y faire. Mais si, hypothétiquement, on bénéficiait des conditions de vie de New York, paradoxalement notre paresse nous ferait dire, au contraire, qu’ici il y a tout, que tout a déjà été fait, qu’est-ce que tu veux inventer d’autre ?