Voïna, collectif artistique russe : « Les flics en soutane de prêtre règnent sur la Russie »

Article publié le 5 décembre 2011
Article publié le 5 décembre 2011
L’autoproclamé « gang d’artistes de rue » moscovite s’est formé en 2005. Parmi ses quatre principaux membres, on retrouve le président Leonid Nikolaev, l’idéologiste Oleg Vorotnikov, la coordinatrice Natalia Sokol et son fils âgé de 2 ans, Kasper « Impossible-de-détacher-nos-regards-de-lui » Sokol, « le plus jeune prisonnier politique de Russie ».
Première partie d’une interview exclusive retraçant leurs premiers pas.

cafebabel.com : Comment Voïna a-t-il débuté ?

Vor (alias Oleg Vorotnikov) : Je suis diplômé en philosophie de l’Université d’État de Moscou (MSU). Koza a un doctorat en physique et est affiliée au sous-département de physique moléculaire à MSU. Leo est le seul à ne pas avoir de diplôme de niveau universitaire. Il est naturellement doué. Je l’envie quelque peu. Koza et moi avons vécu un peu « déconnectés » à Moscou pendant 10 ans. Nous avions renoncé à faire usage de l’argent pendant sept de ces années. Nous étions convaincus que la nourriture était un droit, pas un privilège, et refusions donc de dépenser de l’argent pour cela. En fait, nous n’avons jamais rien payé. Nous nous intéressions aux pratiques sociales dans l’espace urbain, le « comment » de la vie au cœur de l’une des villes les plus chères du monde lorsque l’on refuse tout ce que l’on nous impose comme nécessaire. Peu à peu, nous avons renoncé à tout ce qui était « humain » : une maison, la richesse, un emploi, une carrière. A Moscou, toutes ces bonnes choses dépendaient d’une manière ou d’une autre de votre loyauté envers le régime en place, qui ne pouvait être défini que comme cannibale. Nous détestions le régime. Nous vivions dans des greniers et passions nos nuits dans les couloirs et les salles de cours de l’université. L’été, nous dormions dans les rues. Un mode de vie loin des soucis et de la servitude économique, c’est ce que nous appelions le « no-whorying way ».

Koza (Natalia Sokol alias Kozlenok) : Ce mode de vie engendra finalement notre première exposition sur les pratiques de rue, au Centre Culturel Dom à Moscou. L’ouverture de l’exposition en mai 2006 marque les débuts de l’existence publique de Voïna en tant que collectif d’artistes de rue. Notre vie audacieuse et criminelle reçut une formulation esthétique. J’ai donné au groupe un nom inspiré de mon mec. « Vor » sonne comme « war » (guerre en anglais), et le mot pour dire cela en russe, c’est « Voïna ».

Vor : Notre vie toute entière est elle-même une guerre sans fin, une guerre contre le philistinisme.

Leo « le taré » : Nos ennemis majeurs sont la police corrompue et le régime russe, incarnations mêmes d’un philistinisme agressif. Dans la culture criminelle russe, il y a un mot pour désigner un philistin agressif : zhlob. Ce sont les zhlobs qui règnent sur la Russie d’aujourd’hui. Flics en soutane de prêtres, ils se sont emparés du pays dans l’unique but de pouvoir remplir leurs poches d’argent sale. Principalement, c’est le triomphe de la mentalité de l'État policier et du « réactionnisme » d’extrême-droite, sous l’apparence d’un patriotisme factice. Un royaume de zhlobs. Donc nous sommes contre les zhlobs.

cafebabel.com : Voïna est composé de plus de 200 activistes. Y-a-t-il aussi un noyau dur au sein du groupe ?

Vor : Le pivot du groupe, son noyau idéologique, n’est composé que d’une poignée de personnes. Pour le moment, ils ne sont que 13. La douzaine du diable. Pour moi, ce sont les vrais leaders de Voïna. Kasper est notre plus jeune activiste. Il est né le 19 avril 2009, et a participé à chacune de nos actions depuis. Sa première action était le concert punk de Voïna au tribunal Taganski à Moscou le 29 mai 2009. Ça s’est passé pendant le procès des conservateurs d’art Andreï Erofeev et Yuri Samodurov qui était poursuivis en justice pour avoir organisé l’exposition « ART INTERDIT – 2006 » au musée Sakharov. Nous avons fait entrer clandestinement dans la salle d’audience des guitares électriques, un micro et un ampli. Puis nous avons interrompu le juge avec une performance live du titre All Cops Are Bastards. Koza hurlait dans le micro en tenant dans ses bras Kasper, âgé de tout juste un mois.

Leo : Kasper est le plus jeune prisonnier politique de Russie. Il a été arrêté trois fois par la police russe, en lien avec notre activité. Le 31 mars 2011, la police a arrêté Kasper dans la rue, sur l’avenue Nevsky au cœur de Saint-Pétersbourg. Ils l’on arraché de force des bras de ses parents et l’ont envoyé dans un hôpital en tant qu’enfant non-identifié.

cafebabel.com : Avez-vous déjà vécu ailleurs qu’en Russie ?

Leo : Nous sommes Russes. Je n’ai jamais voyagé à l’étranger, et je n’en ai pas l’intention. Une guerre de destruction fait rage aujourd’hui en Russie. Le régime essaye d’anéantir les Russes. Bon nombre d’entre eux, surtout des gens instruits, ont déjà quitté le pays après avoir tenté sans succès de réussir ici. Les projets de vie de dizaines de milliers de personnes restées en Russie ne se sont jamais réalisés. C’est le régime, le responsable dans tout cela. Voilà pourquoi je ne peux pas quitter le pays. Pour moi, la ligne de front se trouve juste ici.

Photo : Une,le groupe (cc) Voina/ wikimedia, vidéo : (cc)yotube