Vlaams Belang : extrêmement à droite, extrêmement seuls

Article publié le 2 juin 2014
Article publié le 2 juin 2014

L’ex­trême droite plane sur l’Eu­rope au len­de­main des élec­tions eu­ro­péennes. En Bel­gique, le Vlaams Be­lang concocte une al­liance anti-Eu­rope avec le Front na­tio­nal fran­çais. En­quête au coeur de l'ex­trême droite belge. 

Par un jour gris d’avril à proxi­mité de Bruxelles, un chan­teur au vi­sage rou­geaud se pro­duit sur scène. Il n’ar­rive même pas à re­gar­der la pe­tite qua­ran­taine de par­ti­sans du parti na­tio­na­liste et sé­pa­ra­tiste, le Vlaams Be­lang. D’un pas chan­ce­lant, et avec un sou­rire béat, il chante des airs de mu­sique po­pu­laire fla­mande. Le ras­sem­ble­ment élec­to­ral se dé­roule à Halle, ville néer­lan­do­phone dans la pro­vince du Bra­bant fla­mand, qui se trouve à moins d’une demi-heure de Bruxelles. Pour­tant, Halle donne l’im­pres­sion d’être bien plus éloi­gnée de la ca­pi­tale belge. Dans les rues bruxel­loises, on en­tend par­ler toutes les langues ima­gi­nables. Mais à Halle, on pré­fè­re­rait sans aucun doute s’en tenir au néer­lan­dais. 

Les skin­heads dansent la po­lo­naise

Lors de l’évé­ne­ment, le châ­teau gon­flable rem­porte un franc suc­cès au­près des pe­tits. Les adultes, eux, font la queue au bar im­pro­visé. Seuls les dis­cours des po­li­tiques sus­citent quelques maigres ap­plau­dis­se­ments. Ceux qui sont venus spon­ta­né­ment semblent da­van­tage prêts à faire la fête et pré­fèrent écou­ter le pseudo chan­teur. Pour ce qui est du parti, la si­tua­tion est res­tée calme : quelques se­maines après que des af­fron­te­ments entre ex­tré­mistes et an­ti­fas­cistes ont eu lieu à Bruxelles, ni « an­tifas » ni voi­tures de po­lice ne troublent le ras­sem­ble­ment à Halle. Alors que quelques skin­heads com­mencent à dan­ser la po­lo­naise sur la chan­son po­pu­laire Anita, je re­prends la di­rec­tion de Bruxelles.

Par le passé, un Fla­mand sur quatre a déjà voté pour le Vlaams Be­lang. Au­jour­d’hui, le parti se bat pour qu'on le re­marque. Son but : être ma­jo­ri­taire en Flandre. Nom­breux, parmi ses ha­bi­tants, sont ceux qui pensent que la ré­gion fla­mande de la Bel­gique doit en­core payer pour la Wal­lo­nie, la ré­gion fran­co­phone belge, et qu’ils se por­te­raient mieux sans les fran­co­phones. Par ailleurs, beau­coup consi­dèrent l’Union eu­ro­péenne comme un dan­ger, car elle pour­rait in­ter­fé­rer trop sou­vent dans leur vie. Ces opi­nions cor­res­pondent à celles du Vlaams Be­lang, mais presque per­sonne ne sou­haite en­core voter en sa fa­veur. La Nieuw-Vlaamse Al­lian­tie (N-VA, Al­liance néo-fla­mande) est un parti na­tio­nal-conser­va­teur qui rend la vie du Vlaams Be­lang dif­fi­cile de­puis quelques an­nées, car elle a re­pris à l’ex­trême droite de nom­breuses re­ven­di­ca­tions. De­puis que le cri pour l’au­to­no­mie fla­mande ne consti­tue plus une ca­rac­té­ris­tique propre au Vlaams Be­lang, ce­lui-ci tente sur­tout de s’af­fir­mer comme un parti anti-im­mi­gra­tion. Les « Vreemd­linge » (étran­gers), no­tam­ment les mu­sul­mans, sont donc qua­si­ment res­pon­sables de tous les maux de la Bel­gique. 

fron­tiÈres fer­mÉes, po­lice et ex­pul­sions en hausse

Phi­lip Claeys me conduit à tra­vers le la­by­rinthe du Par­le­ment eu­ro­péen. Alors que nous ar­ri­vons dans le cou­loir où se trouve son bu­reau, M. Claeys se met sou­dai­ne­ment à chu­cho­ter comme s’il vou­lait évi­ter de dé­ran­ger son voi­sin. Au Par­le­ment, les dé­pu­tés du Vlaams Be­lang sont non-ins­crits et par consé­quent, ils ne dis­posent pas des mêmes droits que les dé­pu­tés qui ap­par­tiennent à un groupe par­le­men­taire. Dans le cadre de la pro­chaine élec­tion, le parti a déjà dis­cuté avec Ma­rine Le Pen (France), Geert Wil­ders (Pays-Bas), Heinz-Chris­tian Strache (Au­triche) et les dé­mo­crates sué­dois, m’ex­plique M. Claeys, afin de créer un groupe com­mun. Comme s'il était sou­hai­table de comp­ter ces par­tis parmi ses amis. 

Phi­lip Claeys se dé­crit lui-même comme « po­li­ti­que­ment in­cor­rect ». Dans son bu­reau, il parle, en pos­tillon­nant lé­gè­re­ment, des ob­jec­tifs de son parti. Tout le monde se­rait d'après lui « hyper sen­sible » à la ques­tion de l'im­mi­gra­tion. C’est pour­quoi son parti est le seul qui ose­rait en par­ler à voix haute. M. Claeys évoque des « no go Areas » à Bruxelles, des ghet­tos, ainsi que « la loi de la cha­ria ». Il uti­lise, comme son parti, la po­li­tique pour at­ti­ser la peur. Parmi les pro­po­si­tions qu’ils avancent, on trouve : la fer­me­ture des fron­tières, une aug­men­ta­tion des ef­fec­tifs de po­lice, et des ex­pul­sions des ré­fu­giés, même ceux dont le sta­tut est re­connu. La fin de mon en­tre­tien se solde à nou­veau par des chu­cho­te­ments dans le cou­loir. 

l'eu­rope comme au temps d'hit­ler

Le bu­reau du Vlaams Be­lang à Bruxelles s’étend sur plu­sieurs étages. À côté des bu­reaux en bois clair, des af­fiches et des dra­peaux noirs et jaunes s'em­pilent. Ge­rolf An­ne­mans, le pré­sident du parti, res­semble quelque peu à l’ac­teur Bill Mur­ray. Sa voix ca­ver­neuse sonne comme le son d’une contre­basse. « Qui a mis tous ces dra­peaux dans votre bu­reau ? » La ré­ponse ne lui re­vient pas et lui-même dit ne pas être un grand fan des dra­peaux. Son por­table a une son­ne­rie digne des vieux té­lé­phones, ce qui donne à ses com­mu­ni­ca­tions une cer­taine im­por­tance dans son im­mense bu­reau. 

Ge­rolf An­ne­mans est membre du Par­le­ment belge de­puis 27 ans. Selon lui, ce par­le­ment ne de­vrait pas exis­ter et la Bel­gique non plus. « Com­ment sié­ger au sein d’un par­le­ment qui ne de­vrait même pas exis­ter ? », de­mande-t-il en haus­sant in­ci­dem­ment les épaules. M. An­ne­mans consi­dère même le par­le­ment comme un gre­nier qui n’est pas uti­lisé.

À droite mais jus­qu’où ? – Dis­cus­sion sur la nou­velle droite

Pour lui, l’UE ne re­pré­sente rien d’autre qu’un mé­ca­nisme de trans­fert du nord vers le sud. C’est exac­te­ment la même chose en Bel­gique : la Flandre, au nord, doit payer pour la Wal­lo­nie, au sud. « L’Eu­rope à l’époque d’Hit­ler, d’Ha­drien et de Na­po­léon était aussi su­per­fi­cielle que l’UE au­jour­d’hui », dit-il afin de « pous­ser à la ré­flexion ». Per­sonne n’au­rait cru ce char­meur ca­pable de nous faire un tel cours d’his­toire.

EN­DOS­SER LE RÔLE DE VIC­TIME

Mais c’est là que se trouve la clé pour com­prendre ce parti qui ne se se­rait ja­mais dé­crit comme ex­tré­miste. De prime abord, des hommes comme An­ne­mans et Claeys se pré­sentent, en cos­tume à la coupe par­faite, comme porte-voix des Fla­min­gants in­di­gnés, à sa­voir chaque Fla­mand qui veut cou­per les ponts avec la Wal­lo­nie. Ces hommes em­bel­lissent leur rhé­to­rique anti-im­mi­gra­tion avec des dé­cla­ra­tions confuses sur l’ex­ploi­ta­tion de la Flandre par l’UE et la Wal­lo­nie. Ils en­dossent vo­lon­tiers le rôle de vic­time dans le but de jus­ti­fier leur cri contre « l’im­mi­gra­tion ef­fré­née ». 

Le jour­na­liste Tom Co­chez, a ré­digé un livre sur le Vlaams Be­lang. Il m’ex­plique que des par­ti­sans du parti s’iso­le­raient pour chan­ter de bon coeur de « vieilles chan­sons al­le­mandes ». Et cer­tains por­te­raient des sym­boles nazis sous leurs vê­te­ments. Il ne faut pas se lais­ser dis­traire par le com­por­te­ment par­tiel­le­ment civil de l’élite du parti. Certes, le Vlaams Be­lang a perdu de son im­por­tance dans le pay­sage po­li­tique fla­mand, mais leur dis­cours a été re­pris par des forces loin d’être soi-di­sant mo­dé­rées. Pour dé­cryp­ter la pen­sée de l'ex­trême-droite belge, il ne fau­dra donc pas s'en tenir au seul ré­sul­tat des élec­tions eu­ro­péennes.

CE RE­POR­TAGE A ÉTÉ RÉA­LISÉ DANS LE CADRE DU PRO­JET « EU­TO­PIA – TIME TO VOTE ». NOS PAR­TE­NAIRES POUR CE PRO­JET SONT LA FON­DA­TION HIP­PO­CRÈNE, LA COM­MIS­SION EU­RO­PÉENNE, LE MI­NIS­TÈRE FRAN­ÇAIS DES AF­FAIRES ÉTRAN­GÈRES ET LA FON­DA­TION EVENS. VOUS TROU­VE­REZ BIEN­TÔT TOUS LES AR­TICLES SUR BRUXELLES EN UNE DE NOTRE MA­GA­ZINE.