Vive la Vie!

Article publié le 27 avril 2016
Article publié le 27 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'Azerbaïdjan et l'Arménie devraient être en guerre, mais pas l'un contre l'autre. Ils devraient plutôt mener une guerre contre la pauvreté. 

Une journée comme les autres à Oslo; mon premier réflexe est, comme nombre d'entre nous, de jeter un œil à mon compte Facebook alors que je suis encore au lit. Mon cher Facebook m'informe que le festival du végétarisme approche, que le concert d'Adèle aura lieu en mai, que la Ligue des Ecrivains d'Oslo organise des réunions mensuelles, ... Beaucoup de positif, beaucoup d'espoir. Mais... une minute papillon! Un de mes meilleurs amis a indiqué que j'ai visité le mémorial   du massacre de Khojaly, et un autre m'a invité aux commémorations du génocide arménien. Je suis un citoyen du monde: que suis-je censé faire , surtout après les récents attentats de Karabakh?

À tout prix, je veux rester loin des sentiments de haine; je ne veux ni porter le poids des souffrances de mon grand-père, ni de ses erreurs. Ce sont les deux limites que je me suis fixées.

D'un autre côté, je pense que l'Azerbaïdjan et l'Arménie devraient être en guerre, mais pas l'un contre l'autre. Ils feraient mieux de déclarer la guerre à la pauvreté. Je ne sais pas ce qu'ils penseront de moi. Si je ne me joins pas aux commémorations du massacre de Khojaly, on me considèrera comme un traitre. Et si je ne me joins pas au Arméniens, certains diront avec mépris: "À quoi vous attendiez-vous? C'est un Turc, après tout." C'est le prix à payer si l'on veut être un humaniste radical. Commémorer les morts ne nous a pas amené la paix. De longues traditions de haine nous ont amené des enfants syriens qui viennent se noyer dans les eaux de la mer Egée.

Plutôt que de penser à des moyens de se venger, je chercherai à découvrir la beauté que des Arméniens tels que l'architecte Sinan nous ont offert.

Fils de maçon, il fut forcé par les lois ottomanes de l'époque à quitter sa famille chrétienne orthodoxe pour rejoindre l'école militaire, ce qui lui fit gravir les échelons de l'ordre social de l'Empire, ainsi que nombre de ses contemporains. Sinan a conçu des centaines d'édifices, parmi lesquels des fontaines, des ponts, des mosquées, des hôpitaux et des palais qui sont encore à ce jour plus solides que certains des bâtiments modernes. Sinan est le Leonard de Vinci de l'Empire ottoman. La plupart de ses créations se trouvent dans les Balkans et en Turquie. Son génie a non seulement donné naissance à des monuments remarquables mais il a également inspiré de nombreux apprentis, qui ont ensuite conçu le Stari Most en Bosnie et le Taj Mahal en Inde, par exemple.

Si vous avez encore un doute, demandez à n'importe quel Turc qui est le plus grand architecte de tous les temps, et il ou elle vous répondra "Sinan", et nous sommes tous parfaitement conscients qu'il est d'origine arménienne. Heureusement, la propagande obscurantiste n'a pas encore atteint cet aspect de notre histoire.

Marque de respect envers l'architecte Sinan, son portrait figurait sur les billets de 10000 lires turques dans les années 80.

Pas besoin de remonter si loin dans le temps pour voir l'importance des Arméniens dans l'histoire turque. Adile Naşit, que l'on considère comme la figure-mère du cinéma turc, est d'origine arménienne.  Elle a joué dans des centaines de films et de pièces de théâtre, et, avec son rire enjoué, elle est l'une des personnalités les plus influentes du cinéma et du théâtre turcs. Sa vie n'est pourtant pas à l'image de celle des personnages qu'elle a incarnés dans ses rôles. Son fils, Ahmet, est mort d'une maladie à l'âge de 16 ans, et on dit que son chagrin l'a poussée à reporter son affection sur tous les enfants du pays.  Adile Naşit chercha refuge dans les coeurs des enfants. 

En 1980, l'actrice a participé à un programme télévisé pour enfants, et sa prestation de conteuse l'a rendue célèbre auprès des enfants.  

L'actrice turco-arménienne Adile Naşit, tenant une photo de son fils Ahmet, mort à 16 ans.

Ces figures, parmi d'autres, sont les héros de l'unité turco-arménienne. Quand je tombe à genoux, penser à leur vie et à leurs accomplissements m'aide à me relever.  Notre histoire commune n'est pas faite de guerres, de massacres et de viols. Qui saurait nommer une seule guerre où les innocents n'ont pas payé le prix le plus fort? Pour montrer que nous avons raison, nous tuons ou bien nous commémorons les morts. La vie ne saurait être le fruit d'une négociation avec la mort. Ne célébrons pas la mort, célébrons la vie!

Sercan Leylek

Consultant member, Novarus