Virago : quand les femmes se livrent

Article publié le 30 octobre 2013
Article publié le 30 octobre 2013

Après 40 ans de militantisme pour le droit des femmes, la maison d’édition britannique Virago continue de prêcher la bonne parole au sein d’une communauté de plus en plus large d’auteures et de lectrices engagées. Pourtant aujourd’hui, la patronne – Lennie Goodings – se demande encore s’il existe une littérature sexuée. Entretien avec une femme qui « sauve des vies ».

Virago Press a été créé en 1973 dans le but de publier de grands livres écrits par des femmes en général et Virago Modern Classics a contribué à redéfinir le canon masculin dominant d’autrefois, en particulier. « Je ne pense pas que la littérature ait été́ toujours dominée par les hommes qu’ils soient auteurs ou éditeurs », commente fermement Lennie Goodings. « On sait que les femmes écrivent plus de romans et en lisent d'avantage, en achètent plus aussi. Or, je ne pense pas que le moment où un homme - un homme talentueux, je ne lui enlève pas cette qualité - publie un livre soit encore vécu comme un évènement exceptionnel. »

Lennie n'est pas certaine que les femmes et les hommes écrivent différemment. « Je ne sais pas en fait », remarque-t-elle avec regret. « C'est vraiment une question qu'on se pose depuis longtemps, je ne suis pas sûre. L'une de mes auteures, Lisa Appignanesi, affirme qu'elle ne pense pas qu'écrire soit autant sexué que lire. Je pense que c'est vraiment intéressant. On peut même aller plus loin : les gens ont des apriori sur un certain type de livre ou sur le sexe de l'auteur avant même de s’être procuré le livre. Beaucoup d'anecdotes montrent que les hommes ne lisent pas les romans écrits par les femmes. Il y a donc une décision sexuée. Je peux alors comprendre pourquoi certains écrivains publient sous des noms comme AS Byatt ou JK Rowling. Finalement on sait que ces auteurs sont des femmes, mais je pense qu'on a pour le coup une autre perception du livre. Quant à la question de savoir si les femmes écrivent différemment ou pas, je ne sais pas, mais quand on lit un livre, on le lit avec un tout, y compris notre sexe. » 

Sauver des vies

« C’est ce que démontre la relation très forte que Virago a toujours eu avec ses lecteurs », continue Lennie avec fierté. « Je pense même que c'est la raison de notre survie. Une fois que les gens découvrent Virago, ils nous aiment et veulent en faire partie. » Après l'interview, Lennie nous parle avec émotion d'une dame âgée qu'elle a rencontrée lors d’une lecture au Pays de Galles. Elle explique que Virago - en tant que véritable communauté féminine formée autour du livre - a représenté pour cette femme une sorte de foyer à une époque où elle n’était encore qu’une jeune mère célibataire. Mieux, « ça l'a sauvée ». Ma mère, qui m'a acheté mon premier Virago en livre de poche (L’invitation à la valse de Rosamond Lehmann, ndlr) quand j'étais une jeune adolescente, me rappelle souvent que la découverte de Virago dans le Londres des années 1980, a également changé sa vie.

Quarante ans après la création de la maison d'édition, Virago continue de relever de nouveaux défis mais ne s'est pas éloigné de ses principes fondamentaux. « On n'a pas changé », nous confirme Lennie. « C'est le monde qui a changé, et il s'est habitué à nous ! », ajoute-t-elle en riant.

« NOUS n'arrêteront jamais »

Pourtant, en pensant à l'avenir de Virago, Lennie nous confie, désabusée : « Virago a été créé pour changer le monde, et cela ne s'est pas encore réalisé. » Elle réfléchit un instant et se penche vers moi avec un air conspirateur. « Ce qui m'intéresse vraiment actuellement c'est la nouvelle vague de féminisme qui déferle en Grande-Bretagne, je veux dire une énorme vague. Je trouve cela fascinant. Il y a eu une période très calme. On nous considérait avec un air pincé en disant, "Je pense que c'est sexiste" ou bien "Je ne pense pas que cela soit juste". » Sa voix s'éclaircit. « Et subitement il y a toutes ces jeunes femmes debout et qui disent "Non, ce n'est pas correct". Ce que j'aime chez ces femmes c'est qu'elles ne se laissent pas marcher dessus, elles répondent et elles acceptent la critique. » Elle hausse les épaules et continue tristement, son doux accent canadien devient plus dur. « C’est ça le truc, quand les femmes résistent elles gardent la tête haute, et ça marche. Cela demande beaucoup de force. C'est une des raisons pour lesquelles Virago est si important. On est un groupe de femmes, on est une entreprise, on doit nous voir, on doit nous entendre. »

Aimerait-elle que le monde change ? « J'aimerais assister à la fin du sexisme » dit-elle pensivement . « Si cela arrive, alors certains aspects de Virago ne seront plus nécessaires. Mais publier d'incroyables fictions écrites par des femmes ? Je pense que nous n’arrêterons jamais. »