Vienne : la valse de l’art urbain

Article publié le 15 octobre 2014
Article publié le 15 octobre 2014

Un terrain de golf en banlieue. C’est la première image que Vienne offre d’elle lorsqu'on arrive en train. Mais ça, on le savait déjà. La capitale autrichienne fait tout de suite penser aux bâtiments majestueux en renvoyant direct à son passé impérial. Quitte à se demander si la ville saura nous surprendre avec un côté jeune et alternatif.

« Avec tous ces bâtiments historiques, c’est difficile de travailler ». Nicholas Platzer le sait bien. La trentaine, il tient depuis huit ans une galerie consacrée à des sous-cultures urbaines très disparates. Entre deux expositions, il organise une création de fresques à Vienne. « Il faut passer par un tas d’administrations pour obtenir l’autorisation », me dit-il sous une mèche de  cheveux châtain claire, pendant qu’il arrange des cadres. « Il faut voir si les fresques ne détonnent pas avec les constructions limitrophes, ce qui arrive souvent avec tous ces bâtiments historiques. Mais je comprends : le patrimoine doit être conservé. »

De l’autre côté de la réception, Nathalie Halgand, copropriétaire de la galerie d’art Inopérable, acquiesce. Elle a récemment co-écrit un livre basé sur des entretiens avec dix femmes, représentantes de l’art urbain autrichien. Elle me confie que « certaines d’entre elles se sentent discriminées. Dans un contexte dominé par les hommes, elles se sont parfois entendues dire que non, elles ne pouvaient pas se joindre à eux pour un graffiti de nuit. Que c’était trop dangereux pour elles. » En septembre, certains de leurs travaux ont été exposés à la galerie. Des photographies immortalisent Feba avec en arrière-plan les graffitis qu’elle a réalisés. Helga se focalise en revanche sur des fers à repasser et des bustiers, possibles témoignages d’une femme encore emprisonnée par  des constructions sociales obsolètes.

L’art urbain d’intérieur : l’oxymore innatendu

Un hamburger représenté avec une auréole d'ange trône sur une toile. Je me trouve à une autre exposition d’art urbain d’intérieur, au sein de l’Académie des Beaux-Arts. Laura Schützeneder et Jakob Kattner ont préparé l’exposition, dans le cadre du festival d’Art urbain Art&graffitis, Calle Libre. Jakob, la trentaine, me raconte qu’il a réalisé un documentaire sur l’art urbain en Amérique du Sud. « J’ai connu beaucoup d’artistes et j’ai décidé de les amener ici, à Vienne », se rappelle-il avec enthousiasme. L’exposition, qui compte plus de 50 travaux, démontre que l’art urbain trouve aussi sa place à l’intérieur des musées, au milieu des toiles ou des morceaux de portes trouvées dans la rue. « Pendant Calle Libre, la ville de Vienne nous a pour la première fois accordé un emplacement le long du Danube où les étudiants et les artistes pouvaient dessiner des graffitis sans être dans l’illégalité. » Un festival aura lieu chaque année « pour démontrer que l’art urbain n’est pas synonyme de vandalisme ou d’illégalité », affirme Jakob avec passion.

Après avoir été étonnée de trouver de l’art urbain dans un musée, je me retrouve surprise de voir des graffitis au sein de bâtiments des plus institutionnels. En plus de compter sur un institut de recherche consacré aux graffitis et doté d’archives, Vienne possède également un site qui répertorie les endroits où il est autorisé de peindre. Au Quartier des Musées, on peut même apprécier un certain art urbain de passage avec des informations sur les mosaïques d’Invader et les trois singes de Busk, que l'on retrouve ici et là dans la ville. Mais l’endroit le plus underground reste les berges du fleuve, constellées de nombreuses créations, surtout entre les stations de métro Schwedenplatz et Friedensbrücke. « Je passe en vélo devant tous les jours lorsque je rentre du travail », me raconte une dame blonde au centre d’informations touristiques. Une phrase qui confirme que le phénomène est désormais devenu parti intégrante de la vie citadine.

Les jeunes artistes grandissants

L’atmosphère est surréaliste. Alimentée par le bruissement d’une trentaine de crayons qui parcourent rapidement les feuilles de papier et autant de têtes qui bougent imperceptiblement, en déplaçant le regard du centre de la salle jusque sur leur dessin. Au centre, la modèle de ce groupe de Sketch Art. Chaque jeudi à 19 heures, depuis cinq ans, le groupe autogéré se rencontre sur les canapés et banquettes d’un café viennois pour dessiner des portraits. « On change de thème et de modèle à chaque fois », m’explique Tiana Maros, l’organisatrice. « La langue utilisée est l’anglais : beaucoup de jeunes viennent du Canada ou des États-Unis ». Origines différentes, motivations différentes.  Il y a ceux, comme le Canadien Jade Amazon qui a étudié l’art et veut le pratiquer. « Moi je viens de Salzbourg, je suis autodidacte et je veux connaître d’autres jeunes intéressés par le sketch art », raconte en revanche Carina Salchegger. Mais c’est cette même passion pour le sketch art qui unit tous ces jeunes, dans un échange de conseils et d’amitié.

« das weisse studio haus est une organisation non lucrative qui soutient l’art de la jeunesse contemporaine », m’explique Alexandra Grausam, directrice du centre. « Parmi nos projets, nous attendons 18 artistes locaux : nous donnons à chacun d’entre eux un atelier où travailler, en général pour 12 mois Il est possible de venir rendre visite aux artistes tous les samedis. Nous gérons aussi un espace d’exposition, actif depuis 2007, et depuis  2013 nous accueillons aussi 4 jeunes artistes internationaux par période, qui ont la possibilité de réaliser un projet à Vienne pendant trois ans et que nous soutenons économiquement. » Parmi les internationaux il y a Rah, une artiste vidéaste canadienne qui interviewera des membres de la communauté LGBT viennoise, en immortalisant leurs expériences de vie. Elle vient d’arriver mais trouve  « l’ambiance jeune et stimulante, je me sens très motivée ». À côté d’elle, sur les canapés de Studio Haus, Juliana Herrero confirme : « Face à une dépense très modeste pour l’atelier, l’opportunité de mise en relation et d’échange avec d’autres jeunes artistes est inestimable ». La coordinatrice du projet, Katharina Brandl, ajoute : « C’est bien d’avoir un contact aussi étroit avec la jeune scène de l’art et de la rendre accessible à la ville de Vienne ». Vienne vs idées préconçues : 1-0.

CET ARTICLE FAIT PARTIE D’UNE SÉRIE SPÉCIALE CONSACRÉE À VIENNE. « EU-TOPIA : TIME TO VOTE » EST UN PROJET RÉALISÉ PAR CAFEBABEL EN PARTENARIAT AVEC LA FONDATION HIPPOCRENE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS.