Vienne et ses immigrants : la musique sinon Orient

Article publié le 9 mai 2012
Article publié le 9 mai 2012
D’une fête yézidiste dans le centre de Vienne à la scène musicale « du monde », qui regroupe des artistes originaires de Syrie ou d’autres pays qui résident à Vienne, la situation de la musique orientale dans la capitale autrichienne ne reflète pas tout à fait la société lorsqu’il s’agit d’intégration.

 De jeunes hommes kurdes originaires d’Irak, faisant partie de la communauté yézidiste de Vienne, se tiennent la main et dansent en ligne aux sons traditionnels de la chalémie et aux rythmes du tambour. Les pratiquants du yézidisme célèbrent Pâques, qui marque pour eux le début de la nouvelle année. À les voir détendus, en train de manger des confiseries turques et boire du vin rouge, on ne pourrait jamais imaginer qu’il y a peu, la violence, les conflits religieux, la faim et l’incertitude quant à leur futur rythmaient leurs journées. Leur fuite pour Vienne a tout changé.

Vienne : la liberté pour le futur

« Nous organisons des concerts et des fêtes parce que nous voulons occuper ces jeunes gens, leur remonter le moral », déclare Dimosi Al Najar, 19 ans, qui a fui Bagdad pour la capitale autrichienne et qui est aujourd’hui bénévole pour l’association Mala Ezidia. Cette dernière est en partie financée par le gouvernement régional du Kurdistan. L’une de leurs principales responsabilités est de confirmer aux bureaux de l’immigration autrichiens si les demandeurs d’asile sont de foi yézidiste. Le yézidisme est une minorité religieuse sévèrement persécutée sur sa terre natale : on accorde donc en général le droit d’asile à ses pratiquants. « Pour ceux qui viennent d’arriver à Vienne, entendre une musique qu’ils connaissent se révèle une véritable thérapie, ça les aide à surmonter le mal du pays et la nostalgie d’avoir quitté leur famille », explique Dimosi.

« On se croirait à une grande fête de famille », déclare Asmat Omari, qui joue de l’oud aujourd’hui à cette fête. Ce musicien est originaire de Syrie et est arrivé en Autriche il y a vingt ans. Il est invité à la plupart des célébrations organisées par les communautés arabes, syriennes et kurdes en Autriche et en Hongrie. Il n’est pas coutumier pour les yézidis et les musulmans de se lier d’amitié (c’est plutôt le contraire) mais il semblerait qu’être en exil et apprécier le même artiste puissent faire changer certaines attitudes. Par exemple, en ce moment, des dizaines de femmes musulmanes écoutent la musique d’Asmat dans le hall. Certaines se joignent même à la danse. « Bien sûr que mon pays me manque », nous confie Asmat après le concert. « J’essaie de ne pas trop y penser. En Syrie, tous les grands artistes meurent ou sont obligés de vivre dans la pauvreté. À Vienne, on peut se permettre de penser au futur. » C’est pourquoi, en plus de jouer une musique orientale traditionnelle, Asmat aime aussi accompagner des groupes folk européens. 

L’expulsion possède sa propre musique

Cependant, tous les immigrés autrichiens ne peuvent jouir de la même liberté. Tous les jours, une moyenne de sept demandeurs d’asile sont expulsés vers leur pays d’origine. Rares sont ceux dont l’histoire se fait connaître. La plupart des immigrants en Autriche viennent de Turquie, des pays de l’ex-Yougoslavie, du monde arabe et d’Afrique. En 2006, alors que le gouvernement autrichien prévoyait de renforcer le contrôle de l’immigration, les musiciens folk à la fois Autrichiens de naissance et immigrants se sont associés pour une action politique commune et ont formé l’association « IG World Music ». Son but est de sensibiliser la population à la tolérance des différentes cultures dans leur société et d’œuvrer pour instaurer une politique progressive concernant l’immigration et l’intégration en Autriche. Même si la levée de fonds pour des musiciens issus de l’immigration ainsi que l’organisation d’évènements sont devenus plus faciles une fois l’association créée, les financements publics pour la scène musicale de la folk et de la musique en générale à Vienne restent modestes, surtout en comparaison avec le soutien financier apporté à la scène musicale classique.

Nicole Janns, qui est spécialiste des rythmes orientaux et qui collabore parfois avec Asmat, est affiliée à l’association IG World Music. Nous avons rencontré la présidente de l’ONG « Racines européennes » (EuRoots) dans un club de musique underground appelé Heureka qu’elle a fondé il y a dix ans avec les membres de son groupe. Il n’existe aucun site internet pour annoncer leurs prochains concerts. La pancarte suspendue au-dessus de l’entrée principale du club est modeste et difficile à repérer. « Ceux que ça intéresse savent quand nous sommes ouverts, donc ils se contentent de venir », nous explique-t-elle. Cet endroit romantique, plus ou moins secret, a été en partie financé par la municipalité et permet aux musiciens folk, aux rockers et aux hippies de se retrouver tous les vendredis. Nicole commence à nous cuisinier sa spécialité épicée : « la soupe de printemps asiatique. » Elle est chanteuse et joue également des percussions et de la cornemuse dans son groupe,  W.h.i.t.ch, composé exclusivement de cinq femmes. Leur but consiste à intégrer toutes sortes de sons traditionnels dans leur musique, qu’ils soient orientaux, européens, américains, russes ou même africains. « Faire partie de la scène musicale mondiale et folk sous-entend qu’il faut être une personne ouverte d’esprit », dit-elle. « Vous devez aimer connaître les autres et rencontrer des personnes différentes de vous, issues du monde entier. Vous devez changer, vous adapter. Donc il est peu probable pour un musicien ou un fan de musique folk d’être raciste ou d’avoir des tendances d’extrême droite », poursuit-elle.

Cependant, Nicole trouve que la tendance à intégrer différentes cultures sur la scène musicale de Vienne ne signifie pas que le même processus prend place dans la société. « J’aimerais que l’immigration influence davantage notre scène musicale mondiale. Vu que je joue avec des personnes venant de l’Orient, je sais que la plupart d’entre eux préfèrent rester dans leur communauté et n’osent pas aller tisser un nouveau réseau de relations. Nous devrions peut-être les encourager à le faire plus souvent. »

 Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground.

Photos : Une (cc) Beni Ishake Luthor /flickr; Texte ©Dzina Donauskaite