Vers un monde sans travail ?

Article publié le 29 juillet 2015
Article publié le 29 juillet 2015

Le premier ministre finlandais Juha Sipilä, élu le 19 avril dernier, a annoncé dans sa déclaration de politique générale son ambition d’expérimenter un « revenu universel » avoisinant les 1000€. Révolution pour certains, mirage pour d’autres, le « revenu universel » suscite nombre d’interrogations et d’appréhensions. 

Le « revenu universel », « revenu inconditionnel d’existence » ou encore « revenu de base » consiste à verser à chaque individu, indépendamment de sa situation socio-professionnelle, de son état de santé et de son patrimoine un revenu mensuel fixe lui permettant de vivre modestement sans obligation de travailler en complément. À l’heure où un nombre croissant d’emplois semblent voués à disparaitre, de par la désindustrialisation ou supplantés par les évolutions technologiques, le « revenu universel » apparaît comme une solution de plus en plus crédible qui permettrait de garantir un minimum à tous pour vivre correctement et doper la consommation. Objet de controverses chez les économistes, le « revenu universel » navigue entre utopie et stratégie pour une économie post-industrielle.

Expérimentations aux Pays-Bas, en Suisse et en Finlande

Ce revenu, dans une optique de simplification, a également pour vocation à remplacer toutes les aides sociales existantes. En France, l’association Mouvement Français pour un revenu de base compte à l’heure actuelle plus de 400 adhérents. À l’échelle européenne, le « revenu universel » est défendu par l’Alliance Européenne pour le Revenu de Base depuis 2014. Dans une tribune publiée sur Le Monde en novembre dernier, l’Historien Yves Zoberman plaidait ainsi, face à la crise de la zone euro et des difficultés de l’Europe, pour la mise en place d’un « revenu universel » européen qui permettrait de « réinventer une nouvelle politique européenne favorisant la suppression d’une société à deux vitesses, ceux qui travaillent et les autres ».

Expérimenté dans plusieurs régions dans le monde : en Alaska, au Canada et en Namibie, l’idée d’un « revenu universel » fait son chemin – particulièrement en Europe où ce dernier est présentement expérimenté à Utrecht aux Pays-Bas et peut-être bientôt dans 30 autres villes du pays. À ce jour, aucun État ne l’a encore véritablement institué mais le « revenu universel » pourrait être très prochainement introduit en Finlande où le premier ministre Juha Sipilä projette – dans un premier temps dans des régions pilotes connaissant de forts taux de chômage – de verser une somme avoisinant les 1000€ à l’ensemble des habitants des territoires cobayes. Avec 65% des parlementaires se disant prêts à approuver le projet et une opinion publique favorable à 79%, il y a de fortes chances pour que l’initiative puisse se concrétiser. La Suisse a quant à elle programmé un référendum sur ce sujet pour le courant de l’année 2016.

Des résultats très encourageants

Les défenseurs du « revenu universel » comme ses opposants sont transpartisans et ne militent pas sous l’étiquette d’un ou de partis politiques, bien qu’on puisse les retrouver en nombre des Verts au Centre. Lionel-Henri Groulx, professeur en sciences sociales à l’université de Montréal explique ainsi que l’on « se trouve devant un paradoxe, où le revenu universel est justifié à partir de cadres idéologiques opposés. Il devient capable d’engendrer des avantages eux-mêmes opposés, sinon contradictoires ». Les réfractaires marquent leur attachement au salariat ou bien voient dans le « revenu universel » un assistanat généralisé. Si certains comme l’économiste altermondialiste Jean-Marie Harribey partent du principe que les entreprises paieraient d’autant moins leurs salariés, d’autres craignent pour la difficulté pour certaines entreprises à recruter pour des fonctions pénibles.

Visant à faire disparaitre le chômage subi – en admettant que l’inflation n’annihile pas progressivement la valeur de l’allocation - le « revenu universel » n’a pas pour vocation d’abolir le travail mais à le dissocier de sa rémunération. Il s’agit d’en faire un choix. Car le travail, en plus d’un salaire, peut aussi être une source d’accomplissement et de socialisation. Il pourrait tendre à s’inscrire dans un idéal d’économie collaborative, en même temps qu’il permettrait de soutenir l’innovation, offrant suffisamment de temps et de ressources pour laisser libre-cours aux ambitions de chacun, et de favoriser la consommation. Du Canada à la Namibie, les bilans des quelques expérimentations déjà menées sont très encourageants. En effet, la désincitation au travail y a finalement été faible, avec des avantages très positifs : baisse de la criminalité et des hospitalisations, augmentation de la durée des études des jeunes, revitalisation des tissus économiques et sociaux locaux.

Le « revenu universel » rencontre un vif succès auprès de l’opinion. Après avoir séduit des personnalités comme l’économiste Thomas Piketty ou le politique Dominique de Villepin, un sondage IFOP commandé par L’Opinion et I-Télé a révélé au printemps dernier que c’était aussi le cas de 60% des Français, avec une progression de 15% en trois ans.