VERS L'EUROPE PUISSANCE

Article publié le 3 février 2010
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Article publié le 3 février 2010
Parmi toutes les interrogations que suscite actuellement l’Union Européenne, il y en a une à laquelle nous devons répondre en priorité, car d’elle découlera la réponse à beaucoup d’autres : nous devons nous demander si nous désirons que l’Europe devienne véritablement une puissance. L’histoire de la construction de l’Union a commencé il y a plus de 50 ans.
Nous avons achevé la construction de l’Europe économique avec l’Union monétaire, mais l’Europe politique reste à réaliser. Les Pères Fondateurs avaient imaginé un développement plus rapide, mais la véritable question demeure : pourquoi cette peur et cette tiédeur vis-à-vis de l’Union politique? L’abstention, traditionnellement importante lors des élections européennes, traduit davantage le manque de politisation du débat européen qu’un réel désintérêt des populations, qui semblent au contraire chercher un sens à cette construction. L’Union européenne est aujourd’hui à un tournant de son histoire, et son avenir dépendra largement de la façon dont nous répondrons aux deux grands défis qui se posent à elle actuellement : d’une part le blocage des institutions, que l’élargissement à l’Europe centrale et orientale a singulièrement aggravé, et d’autre part le « blocage des esprits », dont témoignent les cinglants “Non” français et néerlandais au Traité Constitutionnel en 2005. Un autre défi découle des écarts (économiques, politiques et culturels) entre les différentes sociétés qui composent l'Union, d’autant plus difficiles à résoudre qu’ils se doublent d’un vide d’idées et de débats. Ce manque de débats n’est-il pas la clef de notre impuissance?

Les conflits et la reconstruction des Balkans sont un excellent test pour l’Europe. Les Balkans sont un laboratoire d’Europe où plusieurs peuples, religions et cultures sont représentés sur un territoire de quelques milliers de kilomètres carrés. Nous avons vu les conséquences désastreuses de l’utilisation de ces différences par les nationalistes en vue d’une prise de pouvoir. Il est temps d’accepter notre diversité et de la défendre afin de trouver un modèle qui soit le fruit des valeurs que nous partageons, un modèle suffisamment souple pour intégrer les différences nationales, mais suffisamment volontaristes pour permettre à l’Europe de sortir de l’immobilisme actuel. « Nous, les peuples d’Europe »

Il ne faut pas oublier, et il faut rester convaincu que nos différences sont la source d’une richesse de réflexion pour l’Europe. Aussi, l’expérience des Balkans nous montre qu’il est primordial de se prémunir des attaques à cet égard, qu’il est important de préserver notre diversité culturelle et de faire en sorte qu’elle ne soit plus utilisée par certaines formations politiques nationalistes à des fins de pouvoir. C’est pourquoi nous devons dès à présent instituer cette diversité et la mettre en avant dans une future Constitution européenne. Nombre de documents officiels emploient la formulation « Nous, le peuple de… ». Mais dans le cas de l’Europe, nous ne devrions pas hésiter à énoncer maintenant : « Nous, les peuples d’Europe… ». Cette expression ne signifie pas que l’Europe doive abandonner son unité, loin de là, mais qu’elle construit son unité autour de sa diversité, dans une réflexion dynamique. L’autre écueil à éviter est celle d’une Europe unie ponctuellement, solidaire autour d’une crise mais incapable de se souder dans la durée. L’histoire de notre continent est jalonnée de courtes alliances contre des périls divers, l’héritage féodal a perduré dans l’inconscient de nos nations. Il est maintenant temps de mutualiser nos forces. « Nous, les peuples d’Europe » sommes justement unis pour garantir la particularité et l’unité de l’Union Européenne autour d’un certain nombre de principes que nous allons tenter de définir maintenant. Les moteurs de l’Europe puissance : les 3DS

Etre citoyen européen, c’est se référer aux 3DS : Démocratie, Dialogue, Droits de l’Homme et Solidarité, valeurs qui constituent un des moteurs de la puissance européenne. Pour devenir une Europe puissance capable de faire contrepoids à celle des Etats-Unis, il est nécessaire de s’affirmer dans quatre domaines : militaire, économique, technologique et culturel. Le pouvoir américain relève à la fois du hard power (la puissance militaire : première armée du monde) et du soft power (la puissance douce : économique mais aussi culturelle, dont Hollywood, véritable machine de guerre, en est un des symboles) qui ensemble concourent à faire de ce pays une puissance globale. C’est pourquoi l’Union Européenne doit se prémunir contre la fuite des cerveaux et mettre en place rapidement une politique de protection de sa matière grise. Il est très grave de constater que la recherche est un peu l’enfant malade de l’Europe. L’aspect culturel n’est pas moins important : c’est une définition de ce que nous sommes. Et nous ne sommes pas seulement une entité économique. Pour devenir une puissance globale, encore faut-il avoir un chef et donc une union politique. Le projet de traité constitutionnel nous offrait la possibilité d’avoir un ministre des Affaires étrangères. Et ce n’est pas accessoire : tant que nous n’avons pas de représentant à l’échelle du monde, nous ne pouvons pas parler d’une dynamique de puissance. Enfin, ce qui fait aussi une grande puissance, c’est une société : c’est l’envie d’adhérer à un modèle. On parle de l’American way of life : à notre tour de promouvoir l' European way of life, en essayant de trouver dans notre culture, chez nos philosophes ou dans ce qui nous définit, les idées pour créer un nouveau modèle de société. Bâtir un rêve européen est essentiel, car nous ne pouvons créer une défense si nous n’avons pas au départ une envie de vivre ensemble avec les mêmes projets. Ce modèle est à construire et je pense qu’il y a là encore un déficit de débat. Qu’est ce qui a permis à la révolution française de réussir ? C’est le grand souffle, l’élan donné au monde par ses idées : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Les hommes, du statut de sujets se retrouvèrent citoyens et donc maîtres de leur destin individuel et collectif. Les victoires militaires qui sauvèrent la jeune république furent certes le résultat de ses armées, mais surtout celui de ses valeurs dont chaque soldat était une épée. Une constitution est donc nécessaire. Elle serait la première marche d’un Rêve européen qui reste à bâtir, à partir de nos singularités. Le fameux « modèle social européen » en est un bon exemple, qui constitue une alternative crédible au modèle américain. Les freins de l’Europe puissance

L’Europe puissance connaît cependant certains freins qui s’inscrivent dans notre mémoire collective, voire notre inconscient collectif – mais que nous pouvons aujourd’hui largement dépasser. « Il est temps de se libérer des libérateurs » : En effet, de même que l’Europe de l’Est s’est libérée de l’Union soviétique, nous devons, nous aussi, nous affranchir de tous les modèles extérieurs, et sortir de ce complexe d’infériorité qui nous paralyse. Au lieu de renoncer à notre avenir, nous devons le prendre en main. Le deuxième obstacle est le retour du nationalisme et des régionalismes : dans les Balkans, où il a coûté quelques centaines de milliers de vies. Mais aussi en Autriche, en Roumanie, et récemment en Pologne, où l’on a pu observer une résurgence des discours nationalistes. La France n’est pas en reste, qui a voté Le Pen en 2002 puis Non au Traité constitutionnel en 2005. Il y a réellement une peur, accentuée par le manque de débat. Ce qui se traduit par des replis identitaires, régionaux et nationaux. La peur a gagné la première bataille, ne lui laissons pas gagner la dernière! Malgré les freins à l’Europe puissance, il n’en demeure pas moins qu’un certain nombre de projets ont réussi à se mettre en place grâce à l’Europe, et notamment ses fonds structurels. Des pays comme l’Espagne ou le Portugal ont connu un véritable développement économique et sociétal grâce à ces fonds. On peut dresser un bilan positif de cette Europe de projets économiques, qui a donné envie à 12 pays de nous rejoindre pour participer au projet d’union économique. Un certain nombre de « grands travaux » restent à effectuer cependant, mais dans le domaine politique et social cette fois. Des moyens sont affectés dans les domaines de l’éducation et de la formation mais il reste beaucoup à faire. La nécessité d'une union politique

L’Union avait confirmé, au sommet de Nice, sa volonté de s’élargir à partir de 2003 aux pays qui avaient satisfait les conditions d’adhésion. Nous sommes maintenant 27! Toutefois, il faudra bien se poser la question, jamais résolue pour le moment,

des frontières géographiques de l’Europe. Si nous ne pensons pas à l’élaboration d’un « noyau dur » comme avant-garde de l’Union politique et locomotive de l’intégration, nous aurons à déplorer la dilution de la Communauté dans une Union élargie.

La pression de l’élargissement aurait dû faire faire à l’Union Européenne un saut qualitatif qui lui aurait permis d’intégrer les nouvelles adhésions dans un cadre institutionnel remanié par un renforcement des politiques communes. Par une profonde rénovation institutionnelle, par l’élaboration d’un noyau dur, nous éviterions les blocages accumulés depuis la signature du Traité de Maastricht et nous cesserions de condamner l’Europe à l’impuissance. Nous échapperions à une crise qui, révélant nos faiblesses, pourrait bien déboucher sur une régression et peut-être même sur la dislocation de la construction édifiée depuis 1957.

Toutefois, l’idée d’un noyau dur n’est pas bien accueillie par certains pays. Peut-être les nouveaux membres montreront-ils des réticences à intégrer une Union fédérale, alors qu’ils viennent juste de sortir de la domination de l’URSS. Nous devons, là aussi, initier un véritable débat politique autour de l’Union, débat qui doit viser à expliquer et faire participer les Etats et les citoyens. Devant les enjeux stratégiques du XXIème siècle, une construction politique de l’Europe est pourtant nécessaire : les nouveaux défis ne peuvent être gérés par des Etats isolés, ni par un système de coopération intergouvernemental. Ce dernier a montré ses limites en ex-Yougoslavie. Nous devons véritablement organiser la construction de l’Europe politique par paliers successifs.

Au centre, quelques états qui auraient choisis d'aller plus loin dans l'union politique, régis par une Constitution. Les membres de ce petit groupe feraient partie de l’union européenne et participeraient aux politiques communes de sécurité interne (Schengen) et externe (Défense). En plus, ils géreraient en commun les affaires étrangères et l’économie. A la première périphérie: les pays membres d’une simple zone de libre-échange. Certains Etats de cette zone pourraient toutefois choisir de participer aux politiques communes, notamment en matière de sécurité (PESC). Enfin, un dernier groupe correspondrait aux pays candidats à classer selon les critères de l’Europe politique. Ce “noyau dur” serait le moteur de l’ensemble. Cette intégration à géométrie variable a le mérite de proposer une construction pragmatique de l’Union Politique. Chacun pourrait s’adapter à son rythme aux exigences de l’admission dans l’organisation fédérale. On irait de l’intégration totale à l’influence soutenue.

L’Europe doit proposer une civilisation fédératrice et l’élaboration d’une nouvelle société. Sa constitution doit s’inscrire dans cette démarche si elle veut mieux être comprise et acceptée. Partout dans le monde, des peuples sont à la recherche d’un autre modèle que celui des USA. C’est pour notre continent une chance historique à saisir. Beaucoup de nations commencent à ne plus vouloir l’aide américaine, qui bien souvent ressemble à une mise sous tutelle de Washington. La guerre en Irak a accentué ce rejet. Il doit exister plusieurs modèles de développements et de sociétés dans notre monde, pour que chacun trouve sa place. Nous devons proposer un projet qui combatte la précarité, qui respecte l’environnement et permettra à chacun des citoyens de s’épanouir dans sa propre recherche du bonheur. Nous devons admettre de façon pragmatique que l’économie de marché est la seule qui fonctionne, mais que l’on peut l’aménager pour que ce soit l’économie qui serve l’homme et non l’inverse.

Espérons que le destin de l’Union sera différent de celui d’une Ligue grecque de l’Antiquité, qui, le péril perse disparu, s’évanouit. Nous avons tous les moyens pour devenir une puissance géopolitique. L’avenir nous le demande par les défis qu’il nous propose. Nous devons construire une société européenne plus humaniste et faire naître par ses valeurs une dynamique fédératrice. Une constitution est l’élément nécessaire pour débuter toute union politique. Les groupes de penseurs européens et le Collège Atlantique-Oural

Il y a un manque réel de think-tank en Europe. Un think-tank pour être efficace doit être transversal, non élitiste, pour véhiculer des courants d’idées. Ainsi, il n’y a pas une idée qui s’impose, mais des idées qui se discutent. Les think-tank doivent exister en Europe pour être de véritables sources de propositions, alimentées par la transversalité même de leur composition. Par transversalité, on doit comprendre une transversalité générationnelle, professionnelles, sociale, politiques… Transversalité, également, dans les sujets abordés (monde économique, associatif, militaire, universitaire, artistique etc..) Comme les think tank anglo-saxon, nous devons englober tous les types de personnes, de l’artiste au chef d’entreprise en passant par les universitaires ou les militaires. Le Collège Atlantique-Oural a pour vocation d’examiner les questions liées aux enjeux de nos sociétés modernes, par le biais de débats et de travaux communs réunissant toute la richesse humaine de l’Europe. Plusieurs nationalités y sont ainsi rassemblées et partagent la volonté de trouver une voie commune à travers l’expérience de chaque nation européenne ainsi que celle des nations liée à l’Europe, et la volonté de faire interagir les diverses perspectives culturelles en présence. Richesse humaine aussi parce que le Collège rassemble différentes personnalités: cadres d'entreprises, militaires, diplomates, universitaires, artistes, étudiants… Tous participent à élargir le projet d’une défense commune fondée sur le principe des « 3DS » (Démocratie, Droit de l’homme, Dialogue, Solidarité) et tous travaillent à mieux cerner les enjeux, les défis, les attentes et les possibilités de cette vision. Le Collège vise à diversifier ses activités et à les rendre plus récurrentes. Aussi, il travaille actuellement à la mise en place d’un site Internet. Grâce à ce système, le Collège espère pouvoir rapidement mettre en place de nouvelles activités entre ses membres afin d’enrichir davantage ses réflexions. Le Collège Atlantique-Oural a ainsi la perspective de se développer vers un véritable « think-tank » européen, non pour imposer ses vues mais au contraire pour en penser la complexité et pour établir des propositions valables pour l’Europe de demain. Si l'Europe fut le théâtre du Siècle des Lumières, elle fut aussi celui de deux guerres mondiales et certains drames récents ne sont que partiellement résolus; ces expériences doivent alimenter notre pensée afin d'élaborer une nouvelle conscience humaniste. Comme dans les salons du XVIIIème siècle, nous voulons débattre ensemble afin d'envisager notre monde de demain et prendre en main notre destin.

Olivier VEDRINE Professeur à l’Iéseg School of Management, Université Catholique de Lille Conférencier de la Commission Européenne (TEAM-EUROPE France) Président du Collège Atlantique-Oural