Verdict : coupables

Article publié le 14 février 2005
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Article publié le 14 février 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Etats voyous pour les Américains, STIPS pour les Européens : deux appellations pour des pays au ban des nations… Et deux méthodes pour tenter de les faire rentrer dans le droit chemin.

« Un des plus grands défis de notre temps est de faire face aux Etats voyous, parce que leur seul objectif est de détruire le système international », affirmait le Président américain Bill Clinton dès les premières années de son mandat. Pourtant la stratégie punitive adoptée par les Etats-Unis à l’égard de ces Etats voyous semble loin de porter ses fruits.

Initialement réservée à sept pays –Irak, Corée du Nord, Cuba, Iran, Syrie, Libye et Soudan-, l’expression « Etat voyou » (rogue State) désigne des « Etats rebelles et hors-la-loi qui ont non seulement choisi de rester hors de la communauté démocratique, mais mettent en danger ses valeurs mêmes »*. En clair, des nations qui, selon Washington, soutiennent le terrorisme international, poursuivent des programmes d’armement non conventionnels - fabrications d’armes biologiques, chimiques ou nucléaires-, encouragent le commerce de la drogue ou oppriment leurs propres populations. Ces entités rebelles affichent aussi la particularité d’être anti-occidentales et donc susceptibles de menacer les « intérêts vitaux » américains. Nimbée d’une légalité floue et exacerbée par les attentats du 11 septembre, la théorie de l’Etat voyou, devenue celle de l’ « axe du mal », puis des « postes avancés de la tyrannie », a donné naissance à la doctrine contestée de « guerre préventive ».

Politique américaine d’endiguement

En général, les Etats-Unis choisissent de faire pression sur l'Etat concerné, soit pour déstabiliser son régime et favoriser sa chute, soit pour l'inciter à changer de comportement. La palette des moyens utilisés est large : menaces militaires, soutien aux insurrections internes, embargo, sévères sanctions économiques et asphyxie financière, rupture des relations diplomatiques. Par la loi de sanction contre l'Iran et la Libye – l’ «Iran-Lybia Sanctions Acts » de 1996 -, le Congrès a par exemple voté des sanctions « secondaires » qui pénalisent les compagnies étrangères investissant dans les industries pétrolières de ces deux pays, tandis que la loi Helms-Burton prévoit une punition identique à l'encontre de sociétés investissant dans les avoirs américains expropriés par Cuba lors de la révolution castriste en 1959.

C’est l’action militaire qui demeure néanmoins l’élément central de la politique étrangère américaine vis-à-vis des délinquants. S’il existe des voies de recours légales et légitimes basée sur le chapitre VII de la Charte des Nations Unies et passant par le Conseil de Sécurité pour faire face aux nombreuses menaces pesant sur la paix dans le monde, les Etats-Unis outrepassent fréquemment le cadre onusien et « agissent de façon multilatérale quand ils le peuvent et de façon unilatérale quand ils le jugent nécessaire », selon Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat sous Clinton. C’est sous couvert d’une intervention visant à contrer un gouvernement dictatorial et suspecté de détenir des armes de destruction massive que les Etats-Unis sont arrivés en 2003 en Irak. Pour Washington, les pays récalcitrants doivent être isolés et mis au ban de la communauté internationale. En effet, ostraciser un pays est une atteinte à sa légitimité et à sa crédibilité sur la scène mondiale, ce qui crée également des séquelles, d'ordre psychologique, diplomatique et économique.

Le « dialogue critique » européen

Il est intéressant de constater que l’Union européenne a, quant à elle, décidé de créer un qualificatif spécifique, STIPS (States Threatening International Peace and Security - Etats Menaçant la Paix et la Sécurité Internationale), terme plus technique qui privilégie des actions non coercitives contre ce type d’Etats. En effet, l’UE espère provoquer un changement dans l’attitude des pays visés en réactivant des relations diplomatiques ou économiques. La Syrie est par exemple au cœur du processus de Barcelone, initié en 1995 par l’UE dans le but de créer une zone de libre échange méditerranéenne avant 2010. Ce « dialogue critique » considère que la question des « Etats voyous » n’est que le résultat direct de la politique intérieure de Washington. De plus, les Européens ont des réticences à accepter la définition américaine purement subjective de l’Etat voyou, dans la mesure où elle pourrait entraver leurs propres intérêts économiques et politiques. S’aligner sur la perception américaine de certains pays du Moyen-Orient (comme la Libye, qui revient en grâce auprès des dirigeants européens) reviendrait ainsi à se priver de nombreuses opportunités sur le marché du baril.

Intransigeance néfaste

S’il est incontestable qu’une politique répressive, voire punitive contribue à contenir le pays dangereux, elle provoque cependant des effets pervers : consolidation des régimes visés, regain de popularité des dirigeants en place, croissance du nationalisme, du fanatisme religieux et du rejet de la communauté internationale, frein au développement économique des régions concernées, risques de désintégration ethnique ou religieuse… Les sanctions unilatérales ou décidées avec la complicité coupable de l’ONU apparaissent dès lors comme adoptées au détriment des objectifs humanitaires ou de stabilité internationale. Et beaucoup d’experts plaident aujourd’hui pour une politique d’incitations positives -ouverture totale ou conditionnelle- à l’égard des « voyous ».

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* Extrait de la revue Strategic Assessment (juillet 1999)