Vatileaks : les loups de Trastevere

Article publié le 9 décembre 2015
Article publié le 9 décembre 2015

Les révélations de deux livres publiés coup sur coup renvoient l'image d'une papauté en proie aux pires malversations des temps modernes. Depuis quand les membres du Vatican jouent au golden-boy ? Et comment le pape François compte-il répondre ? Analyse entre un Ranger, une Renault 4 et beaucoup de linge sale.

Imaginez que vous possédez un appartement luxueux de 600 mètres carrées au dernier étage au centre de Rome. Des diners fastueux à base de poisson frais très raffiné avec du carpaccio de thon et des gambas délicieuses, le tout accompagné d’un excellent vin de grand cru. Voiture de luxe. Plus un compte pratiquement illimité à votre disposition, dans lequel vous puisez lorsque le transfert Rome-Basilicate en voiture (environ quatre heures et demies) est trop long pour vous et que vous voulez vous offrir la fantaisie de dépenser 24 000 euros pour la location et l’entretien d’un hélicoptère. Un transfert digne de votre rang.

Et pourquoi ne pas investir dans des entreprises fabricantes d’armes ou dans des sociétés propriétaires de télévisions payantes pornographiques, si cela se révèle être économiquement avantageux ? Et le tout avec de l’argent qui n’est pas le vôtre, il est plutôt en théorie destiné aux pauvres et aux indigents, et sans que personne ne se plaigne pendant très, très longtemps. Non il ne faut pas être le nouveau loup de Trastevere, il suffit de porter une bande de soie pourpre autour de la taille et d’être un cardinal au service de Sa Sainteté.

Puis si votre nom est George Pell, que vous possédez un passeport australien, que vous êtes un cardinal avec un passé pas très net concernant les questions de pédophilie et qu’on vous a demandé de refaire une santé financière aux comptes de la Curie, la situation devient… intéressante. Surnommé « le Ranger » par le Pape,le Cardinal australien aurait une liste de dépenses (ponctuellement remboursées) pour les biens de première nécessité pour le moins curieux. Un évier à 4 600 euros, 47 000 euros de meubles en tout genre et plus de 7 000 euros en tapisserie. Sans parler des voyages : des vols en classe business à 1 200 euros l’aller simple pour le personnel et les hommes qui lui sont proches. Destination ? Des conférences d’économie et de gestion financière. L’ironie du sort…

Du linge sale et une Renault 4

Voici les dernières nouveautés en la matière, mais la superficialité et « la gaieté » avec laquelle est géré le patrimoine donné chaque année à l’Eglise catholique par les fidèles du monde entier est une chose connue depuis longtemps.

On sait en effet, au moins depuis 2010, que la situation économique de la Curie est désastreuse, et que les gaspillages sont désormais entrés dans le modus operandi de l’Église. Un exemple ? Des travaux de manutention ordinaire à un tarif majoré de 200-400%, ou des sapins de Noël pour la modique somme de 500 000 euros.

Voilà ce qu’on peut lire dans les deux livres-enquête publiés le 5 novembre par deux auteurs italiens, Avarizia d’Emiliano Fittipaldi et Via Crucis de Gianluigi Nuzzi. Les sources ? Des documents secrets dérobés par monseigneur Lucio Angel Vallejo Balda et par Francesca Immacolata Chaouqui, ils sont tous les deux mis en examen par la justice vaticane et sont des anciens membres de la commission créée au début du pontificat de Jorge Mario Bergoglio (le pape François, ndlr). Cette commission était chargée de contrôler et réformer les structures économiques et administratives du Vatican. La commission est désormais dissoute, mais ses révélations ont sans doute eu l’effet d’une bombe sur  les milieux ecclésiastiques romains et pas seulement. Ces révélations contribueront sans doute d’une façon ou d’une autre à poursuivre sur la voie des réformes ébauchées par la Commission. En dépit de l’opinion de ceux de la Curie qui considèrent que « le linges sale se lave en famille ».

Une nouvelle de la sorte est déjà un scandale en soi. Mais la stupeur grandit lorsqu’on pense qu’au sommet de cette « administration du gaspillage » figure – malgré lui - Jorge Mario Bergoglio, un Pape qui dès le premier jour de son pontificat a fait de la spontanéité, de l’humilité et de la pauvreté sa marque de fabrique. Il a refusé la traditionnelle résidence papale au Palais apostolique et a préféré un appartement plus sobre de 50 mètres carrés à la Résidence Sainte-Marthe, et à la place des très coûteuses voitures de luxe à son service, il a préféré une Renault 4 avec 300 000 kilomètres au compteur. Bien entendu, blanche.

Quel est le rôle du Pape dans toute cette histoire ?

D’après les enregistrements reportés dans les deux livres, on en déduit que le Pape avait connaissance des dépenses de la Curie. Et sa réaction était légèrement différente de l'image de l'homme calme que nous avons l’habitude de voir chaque dimanche. « Quelque chose ne va pas ! Nous devons prendre ce problème en main ! », aurait-il exactement prononcé.

La vérité, c'est qu’en matière de réformes économiques et transparentes le Pape François est un homme seul. Dans le livre Via Crucis, le problème qui saute tout de suite aux yeux est justement celui de la transparence. Insuffisante, très insuffisante, souvent inexistante. Clientèles, privilèges et faveurs pour des amis et amis d'amis.

Personne ne parle bien entendu avec Sa Sainteté, qui fait seulement confiance à ses quelques loyalistes pour contrôler un empire économique presque sans frontières, qui serait même inconnu de ses titulaires. Toujours d’après le  livre Via Crucis l’état financier du Vatican dans son ensemble ne serait pas connu de ses administrateurs. Personne ne peut donc être réellement considéré comme responsable de sa gestion. Une gestion pour le moins inappropriée, pour une institution qui reçoit des dizaines de millions d’euros de dons chaque année qui servent ponctuellement, selon Nuzzi, à couvrir les déficits budgétaires de la Curie.

Nous verrons quelles seront les prochaines actions du Vatican, mais il n’est pas exclu que l’image de cette papauté puisse être indubitablement compromise. Nonobstant les efforts jusqu’à présent inutiles de Bergoglio pour corriger une corruption diffuse et une situation économique hors de contrôle.  Et tout cela pendant que ce même Pape se préoccupe de souligner que « voler des documents est un acte déplorable ». Ce qui est techniquement vrai. Mais il est aussi possible que le plus grand chef (pour les croyants) décide pour une fois de surseoir. Il y a des problèmes plus graves auxquels il faut penser à la maison en ce moment.