Varsovie, se réapproprier son passé pour vivre avec

Article publié le 27 décembre 2008
Article publié le 27 décembre 2008
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Varsovie est un vaste champ de ruines : la ville est détruite à 80% et le ghetto à près de 100%. 850 000 varsoviens, les deux tiers de la population, sont morts ou portés disparus. L’existence du ghetto, la réalité des camps et des bombardements ont laissé des blessures que les ans peinent à apaiser.
Les bâtiments ont été reconstruits, mais comment reconstruire un peuple au milieu de ces fantômes encombrants et oppressants ?

Devant l’ampleur du sinistre et la situation d’urgence, les autorités ont pris le parti de reconstruire directement sur les ruines et de gommer les traces du souvenir. Le mur qui entourait le ghetto est rapidement détruit ; il n’en reste plus aujourd’hui qu’un fragment, dans la cour d’un immeuble rue Sienna. Mais à construire sur des ruines, les ruines continuent d’exister, et à chaque démolition d’immeuble c’est un peu d’histoire qui refait surface : terrain de jeu des archéologues qui exhument les vestiges d’une vie stoppée nette par les bombardements. Difficile de faire table rase d’un tel passé.

Peu à peu, l’urgence passant, les plaies se cicatrisant, vient le temps du souvenir, et la question est : comment organiser cette mémoire collective ? Avec le recul, le travaille des historiens devient essentiel. Les rescapés apportent leur témoignage ou prennent la parole. Ce travail de mémoire est soutenu d’un coté par des autorités politiques et de l’autre par la diaspora. Comme s’il y avait deux histoires parallèles : celle du peuple polonais et celle de la Shoah. L’Institut historique juif, fondé peu après la guerre propose une exposition sur l’art juif et une autre sur le ghetto de Varsovie. Pour les chercheurs, ce centre dispose également d’un important fond de bibliothèque sur l’histoire des juifs polonais. Mais pour le grand public, c’est surtout le point de vente de l’incontournable Guide du Varsovie juif qui propose un itinéraire pour relier tous les « points de mémoire », c’est à dire les monuments et les grands lieux de l’histoire. Document fort utile si l’on n’a pas de guide, car d’une manière générale, les lieux liés à la culture juive sont mal ou pas signalés ! Comme si les autorités municipales ne voulaient pas une profusion de panneaux indicateurs pour remuer le couteau dans la plaie : ne pas faire de Varsovie la ville symbole de la Shoah et surtout ne pas imposer aux habitants des rappels historiques omniprésents.

Monument aux héros du ghetto juif de Varsovie, commémorant l'insurrection du ghetto en avril 1943

Si les indications urbaines sont sommaires, les monuments existent et sont toujours très bien entretenus et mis en valeur par leur environnement. Ces lieux de mémoire commémorent les points stratégiques de l’insurrection du ghetto, mais également des habitants la ville elle-même. Ces monuments, le plus souvent assez sobres sont très marquants ; qu’il s’agisse des décombres de l’ancien bunker de la Ż.O.B. (Organisation juive de lutte armée) ou de créations récentes. De grands murs de marbre blanc, érigés à la toute fin des années 1980, marquent l’Umschlagplatz, le point de départ des trains pour le camp de Treblinka. Une architecture froide et terriblement géométrique, une parfaite organisation de la désolation. Le monument aux héros juifs de l’insurrection du ghetto est plus vibrant, mais la lourdeur des personnages est presque écrasante, serait ce le poids du passé ? Tous les âges de la vie y sont représentés, toutes les attitudes également : le jeune déterminé, l’homme mûr au regard d’une étrange fixité, la mère accablée de douleur et, dépassant du cadre, l’homme abattu, gisant au milieu des gerbes de fleurs des cérémonies et des bougies du souvenir.

Texte_2__2_.JPG Pour peu que l’on continue la visite en « élargissant le cadre » on croise un autre monument funèbre, celui des déportés vers l’Est, vers les camps de l’U.R.S.S.. Un peu plus loin encore, la prison de Pawiac, un lieu lugubre, où un faux arbre calciné porte des dizaines de plaques en souvenir de ceux qui ont souffert entre ces murs. Il ne reste que des fragments de murs et le portail hérissé de barbelés. Au final, le silence de ces vestiges est assourdissant de violence. À vivre au quotidien cela doit être étouffant. Seules échappatoires : le silence, le tabou, le non-dit.

En 2006-2007, une idée originale d’une artiste polonaise, Joanna Rajkowska, qui déploie place Grybowski, en plein quartier historique juif, son installation : "Dotleniacz" (qu’elle transpose en anglais sous le nom d’Oxygenator). Sur ces quelques centaines de mètres carrés que les varsoviens n’aimaient guère fréquenter - place à l’histoire trop douloureuse - elle crée un petit étang animé de jets d’eau et de plantes et dispose tout autour des sièges colorés. L’idée incongrue et un peu dérangeante est devenue peu à peu un lieu de convivialité et d’échange et a apporté un peu d’air frais à un quartier où le poids de l’histoire est par trop présent, même pour ses habitants.

L’oubli est impossible, et n’est d’ailleurs pas souhaitable, mais il est nécessaire d’apprendre à vivre avec l’histoire, aussi difficile soit elle. Il faut avoir le courage de regarder le passé, sans le laisser écraser le présent, pour pouvoir construire l’avenir.