Valence : la télé publique s'éteint

Article publié le 6 décembre 2013
Article publié le 6 décembre 2013

Le 27 novembre dernier, le Parlement valencien a approuvé la liquidation de RTVV, la télévision publique autonome de Valence. La décision survient alors qu'un vaste plan social est déclaré nul par la justice et que plusieurs cas de corruption éclaboussent certains représentants. Cette décision porte atteinte au principe même de l'indépendance et menace de mettre fin à 18 ans de gouvernance.

Nous écri­vons ces lignes quelques mi­nutes seule­ment avant la fin de cette chro­nique de mort an­non­cée : la li­qui­da­tion de la « Radio Te­le­visió Va­len­ciana » par le biais du Par­le­ment aux mains du Parti Po­pu­laire (la li­qui­da­tion a été en­té­ri­née le 29/11/2013, cet ar­ticle a été écrit la veille - un jour après le vote, ndlr). Ce même parti qui, pen­dant ces dix-huit an­nées de gou­ver­nance in­in­ter­rom­pue s’est servi de la radio et de la té­lé­vi­sion pu­blique des Va­len­ciens pour créer une gi­gan­tesque ma­chine de pro­pa­gande au ser­vice de leurs propres pro­jets. 

une au­dience ri­di­cule

Le ré­sul­tat d’une telle uti­li­sa­tion est un or­ga­nisme pu­blic ori­gi­nel­le­ment conçu comme la pierre an­gu­laire de l’au­to­no­mie, converti en une agence d’em­ploi avec plus de 1600 tra­vailleurs,  1200 mil­lions de dette ac­cu­mu­lée, une au­dience ri­di­cule qui ne dé­passe les 4% qu’en de rares oc­ca­sions (grâce à des sé­ries au­to­pro­duites, nda) et un manque total de cré­di­bi­lité. 

La ma­ni­pu­la­tion de l’in­for­ma­tion et la cen­sure pure et simple ont dé­passé la li­mite de l’ab­surde. Les in­for­ma­tions se sont petit à petit conver­ties en « No-Dos »(No­ti­cias Do­cu­men­tal, jour­nal sous la dic­ta­ture, nda), des­ti­nées à faire l’éloge des pré­si­dents au pou­voir et à les faire pas­ser pour les re­pré­sen­tants de l’iden­tité va­len­cienne. Pré­sidents qui, pour cer­tains, n’en maî­tri­saient même pas la langue. L’im­por­tant était de faire sem­blant, en même temps qu’ils ven­daient Va­lence comme un pa­ra­dis de luxe, avec des inau­gu­ra­tions pha­rao­niques et de grands évè­ne­ments cen­sés aug­men­ter le rayon­ne­ment de la ville (l’aé­ro­port de Cas­tel­lon, la For­mule 1 …).

Canal 9, le pro­duit-phare de l’or­ga­nisme, n’a pas cor­rec­te­ment in­formé lors de l’ac­ci­dent du métro de Va­lence de 2006 qui a fait 43 morts. Qu’il s’agisse de l’un des ac­ci­dents fer­ro­viaires les plus graves de l’his­toire du pays n’a pas été un motif suf­fi­sant pour in­ter­rompre un pro­gramme sur la vi­site du Pape. 

La fin s’est fait pres­sen­tir lorsque le gou­ver­ne­ment a an­noncé le li­cen­cie­ment col­lec­tif de plus des deux tiers du per­son­nel de l’or­ga­nisme pu­blic, selon des cri­tères dis­cu­tables. Il s’agis­sait de 1200 em­ployés. Six mois ont suffi au Pré­sident Al­berto Fabra – nommé par le gou­ver­ne­ment cen­tral après la dé­mis­sion de son pré­dé­ces­seur Fran­cisco Camps ac­cusé de cor­rup­tion  – pour adop­ter cette dé­ci­sion ra­di­cale.     

la mort d'un gou­ver­ne­ment

Tou­te­fois, les per­sonnes af­fec­tées se sont or­ga­ni­sées col­lec­ti­ve­ment, ce qui a per­mis à la jus­tice de prendre le dos­sier en main. Le 5 no­vembre der­nier le Tri­bu­nal Su­pé­rieur de Jus­tice de la Com­mu­nauté Va­len­cienne a dé­claré le li­cen­cie­ment col­lec­tif mené par le gou­ver­ne­ment va­len­cien  comme nul. Sept heures plus tard, le Pré­sident dé­cla­rait la né­ces­sité de fer­mer RTVV, in­vo­quant l’im­pos­si­bi­lité de ré­ad­mettre tous les jour­na­listes tou­chés par le li­cen­cie­ment. Il s’agis­sait d’une ex­cuse par­faite pour se dé­bar­ras­ser d’une té­lé­vi­sion qui, faute de cré­di­bi­lité, ne pou­vait même plus pré­tendre à ser­vir d’ou­til de pro­pa­gande. Face à la dé­ci­sion to­ta­li­taire de Fabra, les em­ployés de l’or­ga­nisme qui avaient conservé leur em­ploi ont im­mé­dia­te­ment réagi. Le ré­sul­tat a pris les traits d'une jour­née his­to­rique pen­dant la­quelle tout ce qui avait été caché du­rant les an­nées de cen­sure a été di­vul­gué. 

L’exer­cice de plu­ra­lité réa­lisé par les jour­na­listes pen­dant ces heures pose la ques­tion de sa­voir pour­quoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt. Pour quelle rai­son leur éthique pro­fes­sion­nelle ne les a pas pous­sé à ré­agir face à tant d’ab­sur­dité ? Ils sont les seuls à pou­voir ré­pondre, et il est lé­gi­time qu’on leur de­mande des comptes sur leur pas­si­vité toutes ces an­nées de dés­in­for­ma­tion du­rant. Même si mieux vaut tard que ja­mais... Cette nuit-là, les quatre forces po­li­tiques re­pré­sen­tées au Par­le­ment va­len­cien ont dé­battu sur la ques­tion sui­vante : la té­lé­vi­sion va­len­cienne est-elle né­ces­saire ? 

Mal­gré le fait que ses dé­fauts dé­pas­saient ses qua­li­tés, et même pen­dant les pé­riodes les plus sombres de son his­toire, la RTVV avait une fonc­tion sym­bo­lique. Per­sonne ne s’y in­té­res­sait, mais tous sa­vaient qu’elle exis­tait et qu’elle pou­vait en­core de­ve­nir ce pour quoi elle avait été créée : fé­dé­rer, en tant qu’ins­tru­ment struc­tu­rant, de co­hé­sion du peuple va­len­cien et de pro­mo­tion de sa langue et sa culture. C’est un pa­ra­doxe que dans un monde du  « pen­ser glo­bal, agir local » une té­lé­vi­sion qui avait pour mis­sion d’y jouer un rôle es­sen­tiel dis­pa­raisse.

Ce n'est pas la pre­mière fois et ça ne sera peut-être pas la der­nière. En juin der­nier déjà, le gou­ver­ne­ment grec avait dé­cidé de fer­mer la ERT, té­lé­vi­sion pu­blique du pays, li­cen­ciant 2500 em­ployés. Cer­tains ont ré­sis­té en conti­nuant à émettre sur In­ter­net jus­qu’à ce que la po­lice ne les dé­loge au début du mois. Les jour­na­listes de RTVV au­ront-ils la même obs­ti­na­tion que leurs col­lègues de l’Egeo ? Le temps nous le dira.  

Les consé­quences de la dé­ci­sion ne peuvent pas en­core être éva­luées. La li­qui­da­tion par­le­men­taire de RTVV a été votée, ce qui est fa­cile à ob­te­nir lorsque l’on a la ma­jo­rité ab­so­lue. Mais peut-être que, comme l’a souligné la dé­pu­tée Mónica Oltra, chef de l’op­po­si­tion, « au­jour­d’hui ce n’est pas l’his­toire de la mort d’une té­lé­vi­sion qui s’écrit, mais celle de la mort d’un gou­ver­ne­ment ». Un fait qu'à l'heure ac­tuelle les en­quêtes confirment.