Up Helly Aa : festival de feu aux îles Shetland

Article publié le 3 mars 2014
Article publié le 3 mars 2014

Une horde de Vi­kings re­vê­tus de peaux de bêtes et armés de torches en­flam­mées avancent en pro­ces­sion dans la nuit sans étoiles. Ils ne luttent pas contre le froid et ne re­culent pas quand un vent contraire me­nace d'éteindre le feu. Non, ils chantent à tue-tête, des homélies, des contes de dra­gons et de ba­tailles pas­sées. Bien­ve­nue au fes­ti­val Up Helly Aa, aux îles Shet­land.

En réa­lité, ce que j'ai vu ce soir là ne cor­res­pond qu'à l'une des nom­breuses fes­ti­vi­tés que re­groupe le fes­ti­val  Up Helly Aaor­ga­nisé le der­nier mardi du mois de jan­vier, dans l'en­semble de l'ar­chi­pel des Shet­land. Tan­dis que la ca­pi­tale, la ville de Ler­wick, ac­cueille les plus grands évè­ne­ments et at­tire le plus grand nombre de ba­dauds, d'autres ré­jouis­sances sont dis­per­sées parmi les îles bri­tan­niques, cha­cune avec ses charmes et ses spé­ci­fi­ci­tés. J'ai fait le voyage avec mon co­pain et un ami, d'abord pour m'im­pré­gner des images, des sons et des odeurs de North­ma­vine (pres­qu'îls de Main­land, ndlr).

North­ma­vine, l'île la plus au nord des Shet­land, est iso­lée, ma­gni­fique et ba­layée par les vents. Bref, comme on peut s'ima­gi­ner les îles écos­saises. C'est là que se trouvent les cé­lèbres fa­laises d'Esha­ness - qui veut lit­té­ra­le­ment dire à cou­per le souffle. Les vil­la­geois lo­caux se re­layent pour of­frir « de la soupe et des su­cre­ries » dans les salles des fêtes des vil­lages les plus éloi­gnés, et quand ar­rive le temps de Up Helly Aa, ils cé­lèbrent avec bon­ho­mie les bi­zar­re­ries et les fo­lies de leurs voi­sins. La « Pro­cla­ma­tion » ap­pelle les gui­zers - les ac­teurs dé­gui­sés qui vont dé­fi­ler pen­dant la pro­ces­sion – à se ras­sem­bler so­bre­ment dans la salle des fêtes du vil­lage de Hil­ls­wick pour ré­ci­ter, en vers, les ex­ploits va­riés et éton­nants des an­ciens :

« Da plum­ber he left Tir­vis­ter

dan fell doon on his luck

O man, o man, he dit­ched da van

Thank god for da fork-lift truck »

Des vikings, du feu et un poulet

Ven­dredi matin, nous ne sommes ar­rê­tés pour ad­mi­rer la Pro­cla­ma­tion et la ga­lère Vi­king co­lo­rée. Nous sa­vions que le ba­teau al­lait être en­flammé sur l'eau plus tard dans la jour­née. Les ar­ti­sans lo­caux passent des mois à construire un drak­kar chaque année, sim­ple­ment pour le plai­sir de l'en­flam­mer fu­rieu­se­ment. Cela né­ces­site un ef­fort in­croyable et rend la cé­ré­mo­nie plus in­tense. Cette année le ba­teau à tête de dra­gon ar­bore une mous­tache dé­sin­volte comme pour in­ci­ter à plus de gaieté.

Dans la soi­rée, nous re­joi­gnons les fa­meux gui­zers dans la salle de Hil­ls­wick. Ce, après avoir su­per­po­sé des couches de pulls en laine qui, plus tard, se­ront à l'ori­gine d'un long et en­nuyeux strip-tease. Ac­com­pa­gnés d'un gros coup de vent, les Vi­kings dé­barquent avec des torches al­lu­mées et la pro­ces­sion com­mencent. S'en­suit une cla­meur - que l'on ima­gine iden­tique à celle de cen­taines de guer­riers vi­kings - sui­vie par une fan­fare, dans la­quelle tous sont dé­gui­sés, dont un en pou­let. Contrai­re­ment au Up Helly Aa de Ler­wick, qui ne compte que des hommes, le fes­ti­val de North­ma­vine ac­cueille des gui­zers mas­cu­lins et fé­mi­nins. Ap­pa­rem­ment, beau­coup de ces Vi­kings n'ont pas tenu compte de l'ordre de la Pro­cla­ma­tion de res­ter sobres – en­core que l'al­cool puisse lut­ter contre le froid. Et il fait froid. Les flam­beaux allumés dessinent les ombres et les contours des vi­sages, cachés der­rière les casques ailés ar­gen­tés. Le feu est ir­ré­sis­tible, dan­ge­reux, mais donne la vie. Comme la prose de Dylan Tho­mas « wild men who caught and sang the sun in flight/ and learn, too late, they grieved it on its way  ». 

En ce mo­ment, vous devez sûrement vous de­man­der si les ha­bi­tants des Shet­lands ont déjà en­tendu par­ler de « mesure de sécurité ». Ni po­li­ciers, ni ca­mions de pom­piers, ni bar­rières, juste une horde de per­sonnes (pro­ba­ble­ment bourrées) avec des flam­beaux dont le seul but est de brû­ler un ba­teau sur la mer. Question : cela peut-il mal tour­ner ? « Ça dépend des années, pas sou­vent », nous dit un autochtone. Une année, une torche est tom­bée près d' une voi­ture de po­lice. « Et alors ? » de­man­dais-je. « Quel­qu'un les a simplement pré­ve­nus », ré­pon­dit-il, un peu tris­te­ment. Mais aujourd'hui, rien à craindre, le sol est trempé après des se­maines de pluie. Pen­dant un mo­ment, on s'est même demandé si que le ba­teau allait brûler. Un vent ho­ri­zon­tal em­pê­chait  toutes ten­ta­tives de mise à feu du mât.Pourtant, après 15 mi­nutes, le mât a ca­pi­tulé et s'est en­flammé. Aucun rap­port avec Guy Fawkes.

« From grand old Viking centuries Up Helly Aa has come

So light the torch and form the march and sound the rolling drum ! »