Universités françaises et européennes : une histoire moyenâgeuse

Article publié le 17 novembre 2008
Article publié le 17 novembre 2008
Place de la Sorbonne dans le sixième arrondissement de Paris un jour de semaine. De petits groupes de jeunes gens se dispersent. Ici et là, on entend parler français bien sûr, mais un français aux accents ibérique, slave parfois anglophone.
L’endroit est coutumier de ce genre de regroupements et cela depuis des siècles…

L’Université de la Sorbonne, bâtie en 1253 est l’une des plus anciennes en Europe. La doyenne étant celle de Bologne en Italie, construite en 1088. Suivront l’Université de Salamanque (Espagne) en 1218 et de Lisbonne (Portugal) en 1300. Les étudiants qui fréquentent ces lieux de savoirs proviennent de classes sociales privilégiées et il est commun d’approfondir ses études en fréquentant d’autres universités que celles de sont pays natal. C’est le cas du fameux Erasme, théologien néerlandais, qui étudia en France, en Angleterre et en Italie. Le latin est alors la langue de communication la plus répandue.

Singularité française : les Grandes Ecoles

Ce brassage d’étudiants permet ainsi de tisser les premières mailles d’une communauté européenne du savoir. Un élève peut alors comparer les méthodes d’enseignements lors de ces différents séjours à l’étranger. Et apparaît déjà au XVe siècle en France, d’un côté les établissements laïcs où un enseignement technique est prodigué, et de l’autre, l’Université, aux études beaucoup plus généralistes. «Ainsi s’élargissait le fossé entre culture générale et formation technique» analyse Jacques Le Goff, dans L'Europe des universités de Marie-Laure Le Foulon et Jean-Maurice de Montrémy, pour expliquer une dichotomie que connaît toujours aujourd’hui la France. Car contrairement à ses consoeurs européennes, l’université française ne semble jamais avoir fait sa révolution. Le savoir se transmet grâce à un maître, à l'origine lié au clergé, face à des étudiants. Le changement dans les méthodes d’enseignement se construit à l’extérieur des facultés au sein des Grandes Ecoles, moins conservatrices et beaucoup plus autonomes vis à vis de l'Eglise puis de l'Etat : en 1747 s'ouvre l’Ecole des Ponts et Chaussées, l’Ecole des Mines en 1783 ou plus récemment en 1871 à l’Ecole libre des sciences politiques (ancêtre de Science po). Ces trois écoles constituent encore de nos jours des écoles prestigieuses où sont formés pour les deux premières des ingénieurs et pour la dernières, journalistes ou politiciens.

Cambridge partenaire de Nokia

Autre exception française, l'absence de lien entre université et entreprise. Au contraire, les échanges entre monde économique et recherche scientifique sont constants en Scandinavie, en Allemagne ou en Angleterre. Dernier exemple en date : en février 2008, l’entreprise de téléphonie mobile finlandaise NOKIA a dévoilé son nouveau produit. Un téléphone portable transparent, flexible et à énergie solaire conçu avec le département de nanosciences de l’université de Cambridge (Grande-Bretagne). A quand un projet d'une telle ampleur avec une université française ? Car ce type d’initiative fait de Cambridge la première université européenne dans le classement de Shanghai 2008, la quatrième au niveau mondial. La première université française n'apparait qu'en 42e position. Marie Scholer étudiante de 22 ans en géophysique, a passé dix mois à l’université d’Oslo en Norvège. La jeune femme a pu constater les liens entre l’enseignement supérieur et le secteur privé. «J’ai pu travailler sur des logiciels très chers qui appartiennent aux compagnies pétrolières» déclare-t-elle au site L’Etudiant. «En France, les étudiants n’y ont pas accès et reçoivent une formation plus théorique.»

Strasbourg, ville-pilote

Mais au pays de Rabelais, quelques initiatives semblent montrer la voie vers plus d’autonomie. En janvier 2009, avec la fusion de ses trois universités, 42 000 étudiants, 3000 étudiants-chercheurs et 700 chercheurs du CNRS et de l’INSERM, Strasbourg rejoindra la taille de ville universitaire telles que Cambridge, Oxford ou Milan. La loi Pécresse, du nom de l'actuelle ministre de l’enseignement supérieur, votée en août 2007, accorde également plus d’autonomie de gestion et de recrutement aux universités françaises. Dès 2002, l’impulsion avait été donnée par l’Europe avec la réforme LMD (licence master doctorat) qui permet d’homogénéiser les diplômes au niveau de l’Union Européenne. Couplée à la mobilité croissante des étudiants grâce au programme ERASMUS créé en 1987, le quartier latin à Paris pourrait redevenir le centre du savoir en Europe.

Pour aller plus loin :

- L'Europe des universités, Marie-Laure Le Foulon et Jean-Maurice de Montrémy (Editions Broché)

- L'Université est aussi un marché, Thierry Madiès, professeur à l'Université de Fribourg (Telos-eu)

- Réformer l'université ? Encore un peu de volontarisme ! Jaques Mistral, Memebre du Conseil d'analyse économique et directeur des études économiques à l'IFRI (Telos-eu)

- Les universités : entre culture générale et professionnalisation ? Emission de radio Du grain à moudre (podcast) – France Culture

Crédit photo : Iwouldstay/FlickR

Johara BOUKABOUS