Unité, Droit et Liberté – Un « hymne à la joie » ?

Article publié le 2 décembre 2003
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Article publié le 2 décembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

14 ans après la chute du mur, l’Allemagne est encore loin d’être véritablement réunifiée. L’élargissement vers l’est de l’UE est-il promis au même destin ?

«Qu’obtient-on en croisant un Allemand de l’Est avec un Allemand de l'Ouest? - Un assisté social arrogant!». S’agit-il là d’une simple plaisanterie, ou du témoignage plus profond des préjugés qui subsistent de part et d’autre, entre «Wessis» et «Ossis»* ?

Même 14 ans après la chute du mur, le «mur psychologique» refuse quant à lui de tomber complètement. Si l’on en croit le sondage publié par l’institut Forsa en août 2003 à la demande de l’agence de presse N24, 62% des sondés voient une grande différence entre les gens issus de l'ex République Fédérale d'Allemagne (RFA) et ceux issus de la République Démocratique d'Allemagne (RDA). Ce sentiment est d’autant plus fort parmi les Allemands de l’Est : 73%, contre 59% pour les Allemands de l’Ouest.

Les branches d’un même arbre ne poussent-elles pas mieux ensemble ? Pourquoi tout le monde pense que «tout allait mieux avant», aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est ? Quelles sont les raisons de l’«Ostalgie»** ? Peut-on voir dans les conséquences de la réunification allemande et la situation actuelle du pays, l’explication des atermoiements interminables liés à l’élargissement de l’Europe vers l’Est ?

Pas de solution au problème, mais des "problèmes à la solution"

Le fait que la réunification allait s’accompagner de problèmes divers, dans tous les aspects de la vie, n’a peut-être pas été assez évoqué et débattu publiquement. Les Allemands de l’Est ont été soudainement confrontés à des questions comme le chômage ou le racisme. La liberté de voyager et de consommer étaient certes devenues possibles en théorie, mais qui pouvait en profiter, concrètement ? Qu’a apporté la chute du mur tant désirée ? Problèmes et frustrations. De même, pour les Allemands de l’Est ce changement n’a semblé provoquer qu’une accumulation de coûts et de préoccupations. L’attitude condescendante et paternaliste des politiques n'a rien fait pour arranger les choses. Les Allemands de l’Est, en imitant le modèle occidental, auraient-ils vécu dans l’illusion pendant plus de 20 ans ?

Finalement, la sensation d’être discriminé en raison de ses origines perdure encore aujourd’hui. Et ça, c’est frustrant. Comme rien ne vient éclairer cet état de fait, le citoyen lambda de l’Est doit se demander pourquoi, par exemple, les salaires des fonctionnaires Est-allemands en 2003 n’atteignent toujours pas le niveau de ceux de l’Ouest ? Cet exemple et tant d’autres, préparent le terrain glissant de la fuite vers le passé – la fameuse «Ostalgie». Celle-ci s’apparente –non sans danger– à une négation de la réalité, en ce sens qu’elle tend à minimiser l’inhumanité du système de la RDA, tout en empêchant une véritable fraternité parmi le peuple allemand.

Les parallèles entre la réunification et l’élargissement vers l’Est

Ce que l’Allemagne a vécu –et continue de vivre– avec sa réunification, pourrait aider à résoudre une partie des problèmes qui vont surgir de manière inéluctable à l’occasion de l’élargissement vers l’Est; ou tout du moins permettre d'y remédier de manière plus efficace que cela ne semble être le cas pour l’instant.

Malheureusement, l’homme ne semble pas apprendre de ses erreurs. A titre d’exemple, la demande –émanant principalement de l’Allemagne et de l’Autriche– d’imposer un délai de 7 ans aux nouveaux pays membres avant que leurs habitants ne puissent accéder au droit de circuler librement –qui est pourtant l’une des 4 libertés fondamentales formant le cœur du marché commun de l’UE–, est pour le moins intrigante. Une des causes de cette exigence semble trouver sa source dans la peur que les marchés du travail allemand et autrichien ne se voient «envahis» par les Européens de l’Est, ce qui aurait pour effet d’augmenter le taux de chômage. Mais quand on impose une telle discrimination aux pays les plus fragiles, peut-on toujours parler de «projet commun» ? Ou s’agit-il, plus cyniquement, d’un jeu avec des gagnants d’un côté et des perdants de l’autre ? A titre de comparaison, le délai de 7 ans imposé à l’Espagne, au Portugal et à la Grèce lors de l’élargissement de l’UE vers le Sud au début des années 80 s’est révélé superflu, l’émigration de masse tant redoutée du Sud vers le Nord de l’Europe n’ayant jamais eu lieu. Pourquoi ne tirons-nous aucune leçon du passé ?

Un "effet RDA" en Europe ?

Si les 15 continuent d’être aussi arrogants à l’avenir, plutôt que de s’assigner une politique sociale commune avec des projets communs, au sein desquels les nouveaux Etats agiraient avec tout leur poids et la même légitimité que les autres membres, alors un «effet RDA» à l’échelle européenne pourrait se dessiner dans les années à venir.

Le fait que des enquêtes d’opinion réalisées auprès des populations de pays limitrophes montrent une diminution des avis favorables à l’entrée potentielle de ces pays dans l’UE, devrait être un signal d’alarme pour nous. Au vu de la manière dont les négociations actuelles sont dépeintes par la presse, il est à craindre que le sentiment que les nouveaux Etats sont réduits au statut de «sous-membres» de l’UE ne se répande, et pas seulement parmi leurs habitants. Le souvenir de l’aliénation à une puissance supérieure est encore trop frais et les blessures trop profondes pour nombre de ces pays qui étaient encore sous le joug communiste il y a à peine 10 ans. Or la façon dont se dessine actuellement leur entrée dans l’UE laisse apparaître la crainte d’une nouvelle hégémonie –venant cette fois-ci de l’Ouest.

Pour devenir membre de l’UE, un pays doit remplir certains critères. Parmi ceux-ci, on trouve le respect des principes démocratiques et le respect du principe de non-discrimination parmi les membres de la société concernée. Si l’on impose de telles exigences à l’autre, on doit soi-même les consacrer ou perdre toute crédibilité.

En 1990 l’Allemagne, comme l’UE aujourd’hui, s’est agrandie en direction de l’Est. Mais à l’époque, les politiques –de même qu’une grande partie de la population Est-allemande– ont omis de considérer la RDA comme un partenaire de même rang. On a sorti les calculatrices et on a commencé à compter parcimonieusement ce que la reconstruction allait coûter : quand, comment, et qui allait pouvoir en profiter.

Il en va du devoir des allemands comme des hommes politiques européens de travailler à ce que ces erreurs ne se reproduisent pas. C’est la seule manière pour que l’élargissement vers l’Est puisse ressembler à une véritable réunification de l’Europe.

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* Wessi et Ossi sont deux termes péjoratifs qui désignent les habitants d’un camp et de l’autre ; «Wessi» signifie «Allemand de l’ouest», «Ossi» «Allemand de l’Est».

** Il s’agit d’un mot très usité en Allemagne, construit à partir du mot «Ost», signifiant «Est» d’une part, et du mot «nostalgie» d’autre part, c’est-à-dire «la nostalgie de la RDA».