Unions civiles : l'Italie doit ouvrir les yeux

Article publié le 20 janvier 2016
Article publié le 20 janvier 2016

[OPINION] Le gouvernement Renzi s’apprête à approuver une loi sur les unions civiles en Italie, pour également garantir des protections aux couples homosexuels. Mais un front politique, y compris au sein de la majorité, semble faire la sourde oreille face aux signes d’ouverture lancés par la société. Les dernières résistances des catholiques pourraient-elles  mettre à mal ce projet de loi ?

Le gouvernement de Matteo Renzi à l’intention de combler un fossé en matière de droits civils pour ceux qui aiment une personne de même sexe. Le projet de loi Cirinnà, du nom de la rapporteuse du Parti démocrate, ne prévoit pas la possibilité de contracter un mariage, mais reconnaît juridiquement les unions civiles, c’est-à-dire  qu'il entend donner  aux couples homosexuels les mêmes droits que ceux qui dérivent du mariage. La première discussion au Sénat se tiendra le 28 janvier. Mais l’Italie  est-elle vraiment prête à franchir ce cap ?

Un nouveau signe

Quelques mois auparavant, j’avais déjà écrit un article à propos de ce « retard » tricolore italien. L’Irlande venait tout juste de s’ajouter à la liste des pays européens les plus avancés, suite à une approbation par référendum de la reconnaissance les mariages homosexuels. C’est un grand tournant dans l’histoire d’un pays majoritairement catholique. Dans la rue du Marché au Charbon, un axe qui mène à la zone gay de Bruxelles, j’avais rencontré des hommes barbus qui fêtaient la nouvelle en kilt et cravate. De prime abord, je n’arrivais pas à savoir s’il s’agissait d’Écossais qui faisaient la fête par solidarité avec les Irlandais, ou s’il s’agissait d’Irlandais déguisés en Écossais, mais ils avaient vraiment l’air ravis. Je me suis alors demandée quand viendra le temps de fêter cela  (peut-être sans kilt) pour nous les Italiens ? C’était en juin dernier et la perspective d’arriver à une solution législative partagée semblait encore lointaine.

Le 26 juin dernier, lorsque la Cour suprême des États-Unis a légalisé les mariages homosexuels dans 50 États américains, Facebook a lancé avec un timing parfait l’application Celebrate pride. En cliquant sur un lien, l’image de votre profil utilise un filtre qui colore votre photo des couleurs de l’arc-en-ciel. Selon des calculs effectués, près de 26 millions d’utilisateurs dans le monde ont utilisé l’application. L’initiative de l’équipe de Facebook était maligne (et peut aussi être vue comme étant un raccourci pour s’approprier des données sensibles). Quoi qu’il en soit, je crois que ceux qui ont choisi de le faire, même simplement pour quelques jours ou par réflexe, voulaient lancer un signal « visible » à propos des changements en cours dans la société.

Parmi les milliers d’Italiens qui arboraient les couleurs de l’arc-en-ciel, il y avait beaucoup de mes amis et de mes connaissances virtuelles : à ma connaissance, la très grande majorité d’entre n’est pas homosexuelle. Une nouvelle sensibilité a vu le jour dans un pays plutôt bigot et habitué à un catholicisme conservateur, davantage obsédé par les choix sexuels des croyants que par les péchés capitaux comme celui de « ne pas voler ».

La surdité de la politique

Il semble que le signe du changement ait également été perçu au niveau politique : le gouvernement italien semble prêt à s’attaquer à cette pierre angulaire dans l’histoire des droits civils, comparable à la loi sur le divorce et à celle sur l’avortement. Tout du moins Matteo Renzi, le premier ministre verrait les choses ainsi.

Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille, notamment au sein du parti de Renzi. Le portail Gay.it a déclenché la polémique en publiant les noms et les visages des sénateurs du Parti démocrate apparemment contraire à l’article 5 du DDL Cirinnà, un  projet de loi qui prévoit la stepchild adoption (l’adoption de l’enfant du partenaire pour les couples homosexuels, ndlr). Certains des parlementaires impliqués ont dénoncé cette action et ont considéré qu’il s’agissait d’une forme de « squadrisme », (à l'origine ce terme désigne  les forces paramilitaires luttant par la violence contre les mouvements sociaux suscités par les socialistes et les communistes après la Première Guerre mondiale en Italie, ndlr) et se sentent menacés par d’éventuelles réactions violentes à leur égard. Vous pensez à une accusation. Ces sénateurs sont-ils réellement conscients de ce qu’est le squadrisme ?

Le squadrisme est ce qu’a subi un homme de 44 ans en octobre dernier, frappé par trois jeunes « voyous » parce qu’il était gay, dans un bar de Mascali dans la région de Catane, en Sicile. Le squadrisme c’est l’agression d’un jeune de 26 ans dans le quartier de Primavalle à Rome en septembre dernier, accusé d’être un «putain de pédé ». Le squadrisme c’est le comportement de la propriétaire d’un supermarché qui en septembre dernier, a frappé un de ses employé sans contrat de travail, après l’avoir insulté parce qu’il était homosexuel. Le squadrisme est parfois paradoxale, un jeune considéré comme homosexuel en fait les frais, il a été frappé par trois garçons et deux filles dans un bus à Gêne en juillet dernier.  « Il était maquillé », ont déclaré les agresseurs. Je pourrais me considèrait chanceuse, puisque je ne mets même pas de mascara. Ou bien peut-être que d’après leur logique, étant une femme je devrais être obligée d’en mettre. La liste de véritables épisodes de squadrisme est longue, douloureuse et détestable. Qui sont ceux qui contribuent à l’allonger ?

Combien de temps faudra-il encore ?

Après les manifestations qui ont eu lieu en 2007 (manifestations contre un précédent projet d’union civile dit le Dico, droits et devoirs des personnes vivant de manière stable en concubinage, obligeant le gouvernement de gauche de Romano Prodi à le retirere, ndlr) et celles du 21 juin 2015, un autre Family Day a été annoncé. Cet évènement est dédié aux valeurs de la famille traditionnelle.  Il est organisé par des mouvements catholiques qui défileront le 30 janvier, 2 jours après le vote du parlement. Cette fois-ci, il ne sera pas officiellement « sponsorisé » par le Vatican du moderne Pape François. Pendant l’année du Jubilé de la Miséricorde, entre les scandales aux sommets de la Curie, les divorces (toujours plus rapides) en augmentation et une croissance démographique presque exclusivement confiée aux immigrés, je n’ai pas encore vraiment compris pourquoi on manifeste pour s’opposer aux droits d’autrui, qu’il s’agisse d’homosexuels, de femmes qui choisissent d’avorter ou de couples qui divorcent. Quelque chose m’échappe, mais qu’ils descendent dans la rue. Le temps reconnaîtra les limites de leur approche féodale de la vie. Le 23 janvier, d’autres rues verront défiler les défenseurs des unions civiles, ralliés par le cri  #Svegliatitalia (Réveille-toi Italie, ndlr). Comme souvent, les « hérétiques » d’aujourd’hui sont le modèle à suivre demain.

Mais faisons en sorte que demain arrive bientôt, que cette génération ait accès aux mêmes droits. L’illusion d’un amour éternel nous laisse tout le temps de le retrouver. Un État qui reconnaît la légitimité de certains choix, en prévoyant les protections nécessaires, protège ses citoyens et leur offre un soutien dans la bataille contre les violents et les ignorants. L’image des deux vieilles dames américaines qui peuvent finalement s’épouser après des décennies de cohabitation suscite de la tendresse. Mais pour les photographes d’un mariage toutes ces rides sont difficiles à enlever. Même avec photoshop.