Une vaine quête de normalité

Article publié le 13 février 2004
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Article publié le 13 février 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Une certaine Allemagne veut « enfin » devenir une Nation normale. Et prendre de nouveau part à un antisémitisme normal. Pour le meilleur ?

Qui raconte une blague juive en Allemagne prend le risque d se mettre dans de sales draps. Ce qui est tout à fait normal dans les pays européens voisins est considéré en Allemagne comme du mauvais goût et de l’aveuglement par rapport à l’Histoire. Le Troisième Reich et son monstrueux abus, l’Holocauste, forgent encore la conscience allemande. La relation au judaïsme en est d’autant plus sensible.

L’époque nazie remonte à près de 60 ans. L’Allemagne est intégrée dans l’UE. Avec la réunification, les troupes d’occupation ont quitté le pays. La défaite est enfin surmontée. Pour beaucoup, c’est le temps de braquer son regard vers l’avant et de ne plus se définir par rapport au passé, surtout lorsqu’il est aussi horrible. Une vie juive s’épanouit de nouveau aujourd’hui en Allemagne, le nombre de Juifs a augmenté de 20 000 à la fin de la guerre à 100 000 aujourd’hui. En janvier 2003, un contrat d’Etat entre le gouvernement fédéral et le Conseil central des Juifs d’Allemagne a été signé, qui doit favoriser la vie juive et l’ancrer durablement en Allemagne. Le souvenir de l’assassinat des Juifs sous le Troisième Reich s’institutionnalise dans des lieux comme le Musée juif ou le Mémorial de l’Holocauste à Berlin.

« Un cauchemar aussi grand qu’un terrain de football »

Les Allemands ont-ils enfin retrouvé un comportement « normal » par rapport aux méfaits anormaux de leurs aïeux, une relation « décrispée » avec leur passé, comme Roman Herzog les y invitait dans son discours d’investiture à la présidence de la République ? Pas du tout. Encore aujourd’hui, 15 années de débats sur le Mémorial de l’Holocauste démontrent les désaccords allemands, entre auto-flagellation et aspiration au point final. Pour les uns, l’esplanade plantée de stèles [le mémorial] représente une part triste, mais authentique, de l’identité allemande et le symbole d’un engagement envers l’humanité ; pour les autres, elle n’est qu’un aveu de culpabilité pétrifié, un coin dans la mémoire allemande. Fin 1998, la dispute culmine donc à l’occasion du discours de l’écrivain Martin Walsers lors de l’octroi du prix de la paix des Deutschen Buchhandels*. La « représentation permanente de notre honte » est, dit-il, « mal utilisée, à des fins contemporaines » ; le mémorial est pour l’écrivain « un cauchemar aussi grand qu’un terrain de football » (1).

Le chancelier Gerhard Schröder n’a pas caché son approbation : « Un poète pouvait faire ça. Je n’aurai pas pu ». Il aurait préféré un mémorial « à l’intérieur duquel les hommes seraient entrés avec plaisir ». Que l’histoire soit simplement balayée sous le tapis de la société du plaisir. Rudolph Augstein, icône du journalisme et entre autre créateur aujourd’hui disparu du Spiegel, précisait à peine quelques semaines plus tard l’accusation limbo- poétique de Walsers : Auschwitz est exploité par les travailleurs forcés juifs pour des demandes excessives de dédommagement à l’industrie allemande. Le Mémorial planté serait un « Déshonnorial », pointé « contre la capitale et la nouvelle Allemagne en gestation à Berlin ». Augstein manipule sans frein les stéréotypes antisémites. Ainsi, il croit déceler une supposée « côte est [américaine] juive » puissante comme un promoteur derrière les plans du Mémorial : « On n’osera pas, (…) par égard pour la presse new-yorkaise et les requins déguisés en avocats, écarter le Monstre [le mémorial] du centre de Berlin ». La polémique d’Augstein culmine avec une citation de Konrad Adenauer : « Le judaïsme mondial est une grande puissance » (2)

La représentation des Juifs comme un cartel supérieur en nombre, secret et agissant, est un cliché antisémite répandu. Le nombre de Juifs vivants en Allemagne est aujourd’hui rigoureusement surévalué : 31% des Allemands supposent qu’il y a plus de 5 Millions de citoyens juifs dans le pays. C’est 50 fois le chiffre réel. Dans le même sondage, 23% des personnes interrogées auraient des attitudes antisémites. Cinq ans plus tôt, elles n’étaient que 20%.

La portée de l’Histoire diminuée

L’invitation générale à un « point final » au traitement de l’histoire de l’Allemagne nazie s’accompagne d’une relativisation de l’Holocauste : les amis des animaux utilisent le terme de « Hühner-KZ » [camp de concentration à poulets] lorsqu’ils pensent à un élevage en batterie ; le slogan « Plus jamais Auschwitz » sert de justification à l’engagement à l’étranger de la BundesWehr [l’armée allemande] ; Jamal Karsli, député du Land de Westphalie, a, pendant la campagne législative de 2002, qualifié les méthodes de l’armée israélienne de « nazies », et a déploré la très grande influence du « lobby sioniste ». Son mécène Jürgen Möllemann a répété comme un moulin à prière que l’on avait bien le droit de critiquer le gouvernement israélien et a constaté, laconique : « Si l’antisémitisme se développait en Allemagne, ce ne serait que provoqué par des Juifs comme Michel Friedman et Ariel Sharon ».

Les Juifs sont donc les uniques coupables et par là même les uniques fautifs, s’ils sont détestés. La même stratégie de renversement des rôles de victimes et de coupables se retrouve chez le député Martin Hohmann. Dans un discours le jour anniversaire de la réunification, le 3 Octobre 2003, il a échafaudé la thèse selon laquelle les Juifs pouvaient être étiquetés « de source autorisée comme peuple coupable » à cause de leur participation à la Révolution bolchevique en Russie.

La supposée mise en évidence des actions honteuses des Juifs doit relativiser la seule culpabilité allemande, et laisser apparaître les Allemands comme « normaux ». La normalité cependant, n’est pas l’acceptation fataliste des actions ignobles des hommes, mais l’affirmation responsable de l’identité allemande qui, comme toute construction nationale est forgée par l’Histoire. Et si l’histoire allemande n’est pas très glorieuse, elle n’en a pas moins un devoir : de vigilance et envers l’Humanité. Il ne peut y avoir de point final sur la période nazie et de retour passionné à un antisémitisme tout à fait normal.

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* Le monde de l’édition allemande.

(1) Martin Walser, Discours du Prix de la Paix, le 11 octobre 1998 à l’Eglise St Paul de Francfort.

(2) Rudolph Augstein : « Nous sommes tous vulnérables ». Le Spiegel, n°49, 1998.