Une télé pour éveiller les consciences européennes

Article publié le 21 avril 2003
Publié par la communauté
Article publié le 21 avril 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’espace public européen reste largement à construire. Les médias de masse constituent en la matière de puissants accélérateurs. Mais l'UE peine à effectuer sa percée médiatique.

La télévision, média de masse par excellence, est un terrain d’expression privilégié pour les gouvernants qui peuvent, par ce biais, toucher un grand nombre de citoyens et informer, voire infléchir, l’opinion publique. Ceci est vrai dans les Etats membres (EM) mais manifestement pas pour l’UE à laquelle les programmes télévisés réservent bien souvent la portion congrue. L’idée d’une UE victime impuissante des médias n’est pourtant qu’à moitié convaincante pour les citoyens européens. L’Europe ne peut se soustraire aux principes démocratiques d’information et de communication publiques et doit trouver les moyens de s’adresser au plus grand nombre.

Non pas quoi penser, mais à quoi penser

La question de l’influence des médias sur les sociétés resurgit et évolue au fur et à mesure que la technologie permet une communication massive, à laquelle personne n’échappe plus ; c’est le cas pour la télévision. Si les programmes télévisés sont a priori le reflet des sociétés dans lesquels ils sont immergés et véhiculent donc les valeurs sociales les plus partagées, le contenu télévisuel est également un outil de cadrage de l’opinion publique.

Historiquement, l’étude des effets des médias de masse sur les populations connaît plusieurs âges. Dans un premier temps, on considère que le message télévisé a une force persuasive quasi-totale. Les spécialistes utilisent l’image de la seringue hypodermique qui permettrait d’inoculer aux téléspectateurs un prêt-à-penser impératif. Par la suite, de nombreuses études viennent relativiser les effets des médias de masse. On insiste alors sur les capacités individuelles à faire un usage rationnel du contenu télévisuel.

Au bout du compte, on peut penser que si la télé ne dit pas tout à fait quoi penser, elle parvient au moins à orienter les esprits et leur indique à quoi penser exerçant ainsi une sorte de cadrage de la réalité et des préoccupations sociales. Les hommes politiques tentent évidemment d’utiliser cet outil ; certains succès électoraux, en Europe, semblent devoir beaucoup au contrôle des médias. Les choses sont bien différentes pour l’UE qui progresse péniblement dans un paysage médiatique presque hostile.

Pourquoi l’UE ne passe-t-elle pas à la télévision ?

L’Europe passe peu à la télévision, trop peu sans doute si l’on tient compte des résultats des Eurobaromètres [outil d’analyse de l’opinion publique de la Commission européenne, sous forme de sondages]. A la question « Où les gens recherchent-ils les informations sur l’UE ? », la télé arrive largement en tête (69%) devant les journaux quotidiens (47%), la radio (29%) ou encore Internet (14%) (1). De ce point de vue, on constate un certain immobilisme de l’UE, en apparence au moins. En effet, la nécessité de recourir aux médias de masse est une recommandation récurrente de plusieurs rapports parlementaires, depuis dix ans au moins. Dès mars 1993, on pouvait y lire : « jusqu’à présent, la communication de la Commission se faisait essentiellement sur base de support-papier, alors que les publics-cibles reçoivent la plupart de leurs informations par la voie audiovisuelle. En moyenne, le citoyen passe 3,5 heures par jour devant la télévision. Les habitudes des récepteurs ne devraient pas se modifier dans un avenir proche et, par conséquent, ce sont les habitudes des émetteurs qui doivent changer s’ils veulent établir un contact efficace » (2). Entre temps, l’UE a pris l’option d’Internet, avec un certain succès. Mais la question des médias de masse revient inlassablement.

Certes, il faut bien reconnaître que des résistances importantes existent et persistent dans le paysage audiovisuel européen actuel. En effet, les chaînes de télévision des EM sont nées et se sont développées parallèlement à des histoires nationales dans lesquelles elles sont inscrites. Cela vaut aussi pour la presse écrite ou la radio. Dès lors, on imagine aisément que la concurrence entre les personnels politiques nationaux et européens pour passer à la télé tourne bien plus souvent à l’avantage des premiers. On peut d’ailleurs observer que les rédactions des chaînes des EM restent très timides dans leur programmation d’émissions européennes. Elles invoquent le fait que l’UE n’est pas assez « sexy » et risquerait de faire chuter l’audimat. L’Europe doit-elle accepter d’être ainsi « privée de télé » ?!

Vers une chaîne de télévision européenne ?

Puisque les médias nationaux sont finalement assez fermés aux messages ou élus communautaires mais plus généralement à l’idée d’une culture européenne, l’UE explore différents scenarii pour investir le petit écran. En premier lieu, il s’agit de continuer à tisser des liens privilégiés avec les rédactions nationales pour consolider la part qu’elles réservent à l’Europe.

Pour d’autres, comme Jacques Séguéla, l’Europe est un produit. Le célèbre publicitaire français assure qu’un bon spot de pub, diffusé dans tous les EM dans les onze langues officielles de l’UE, permettra de créer le lien affectif entre l’UE et ses clients, pardon citoyens. « Je t’aime Europe ! » crie un enfant à la fin du clip. Cerise sur le gâteau, il faut ensuite téléphoner pour gagner un voyage !…

Bref, on finit par penser que la meilleure des choses serait peut-être qu’existe un canal télévisé européen (et même plusieurs), une sorte d’Europa-TV, chaîne d’un éventuel service public communautaire, qui serait captée par delà les frontières des EM par tous les citoyens européens, dans toutes les langues de l’UE. Europe by Satellite en est une illustration embryonnaire, uniquement diffusée sur le net. Arte ou Euronews ouvrent également la voie en la matière.

La création d’une véritable chaîne de télévision européenne serait une mesure symbolique importante. Concrètement il serait probablement souhaitable que cet outil serve non seulement à l’information sur les enjeux communautaires mais aussi, bien sur, à la connaissance interculturelle des peuples d’Europe. Une communication trop institutionnelle risquerait en effet d’être contre-productive et une chaîne dédiée aux institutions européennes serait davantage vue comme un instrument de propagande que d’information.

Le dilemme reste donc entier pour l’UE (3) : les institutions européennes se veulent transparentes mais, sans coup de projecteur médiatique, elles risquent même de devenir invisibles. Comment mener à bien un projet politique d’Union européenne sans outil médiatique de masse permettant d’informer sur celui-ci et de faire partager ses raisons d’être politiques, historiques ou culturelles, par les citoyens ? Comment préserver cette éventuelle chaîne unique des tentations propagandistes ? Et de tout cela, qu’en pensent les Etats membres assis sur leur souveraineté cathodique respective ?

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(1) Voir l’Eurobaromètre Standard n°58, mars 2003.

(2) Cf. Réflexion sur la politique d’information et de communication de la Communauté européenne. Rapport du groupe d’experts présidé par M. Willy De Clercq, membre du PE, mars 1993, p. 17.

(3) Voir à ce sujet, l’entretien de notre rédaction avec M. Niels-Jorgen Thogersen, directeur du pôle « Communication, media et services » à la Commission européenne.