Une russie aryenne ou multiethnique ?

Article publié le 31 mars 2014
Article publié le 31 mars 2014

En Russie, la xé­no­pho­bie est une me­nace la­tente, en­tre­te­nue par le ter­ro­risme, la vio­lence ur­baine et la crise éco­no­mique. Après la chute de l’URSS, le pays est de­venu une na­tion mul­tieth­nique où co­ha­bitent quo­ti­dien­ne­ment des per­sonnes de dif­fé­rentes ori­gines. Une co­ha­bi­ta­tion sou­vent sy­no­nymes d’ af­fron­te­ments vio­lents et de ré­pres­sion po­li­cière.

Les Jeux Olym­piques d’Hi­ver de Sot­chi n’ont fait of­fice que de pom­made et de pla­cebo pour les ha­bi­tants du plus grand pays au monde. L’es­pace de quelques se­maines, la so­ciété, anes­thé­siée par le pain et les jeux de « l’em­pe­reur » Vla­di­mir Pou­tine, a condamné à un oubli tem­po­raire la crise éco­no­mique in­terne et les ré­cents troubles xé­no­phobes.

Pour­tant, avant que les Jeux ne com­mencent, la Rus­sie se re­trouve déjà à bout de nerf, no­tam­ment suite à l’as­sas­si­nat d’un jeune par un pré­sumé im­mi­gré d’ori­gine cau­ca­sienne. Le len­de­main du drame sur­venu le 10 oc­tobre der­nier, le pays se ré­veille dans un cli­mat tendu qui don­nera lieu à de pre­mières échauf­fou­rées. L’at­taque d’un mar­ché où les im­mi­grés ont leur prin­ci­pale base d’ac­ti­vité éco­no­mique se ter­mi­nera par de nom­breux bles­sés ainsi que de nom­breuses ar­res­ta­tions. Comme sou­vent en Rus­sie, les ci­toyens ont di­rigé leur co­lère vers un en­nemi bien dé­fini : les gens venus du Cau­case et ceux issus des an­ciennes ré­pu­bliques so­vié­tiques.

« La rus­sie aux Russes »

En Rus­sie, la haine en­vers les im­mi­grants ra­conte une his­toire aussi brève qu’in­tense. Il y a à peine vingt ans tous ceux qui nais­saient sur le sol étaient des en­fants de la « Mère Rus­sie ». Sans doute, la chute de l’URSS, la crise tchét­chène et le ter­ro­risme qui en dé­coula ont été des fac­teurs dé­ter­mi­nants dans les ma­ni­fes­ta­tions xé­no­phobes. Dé­sor­mais, un simple contact, un re­gard suf­fisent à dé­clen­cher une bas­ton et à ré­veiller la masse de gens prête à cas­ser de l'étranger. Une folie ali­men­tée tant par la classe po­li­tique que par l église Or­tho­doxe qui in­cite par­fois à la purge. Un dis­cours qui s’est in­fil­tré dans les es­prits de cer­tains Russes et qui est au­jour­d’hui as­sumé à tel point que le slo­gan « La Rus­sie aux Russes » est de­venu un vrai man­tra. À cela, s’ajoute la pres­sion po­li­cière qui to­ta­lise jus­qu’à 40 rafles quo­ti­diennes, dont cer­taines donnent lieu à plus de 700 ar­res­ta­tions en un seul jour.

En dépit des sta­tis­tiques qui an­noncent conti­nuel­le­ment des chiffres fri­leux, une ré­cente en­quête menée par le Centre de l’Opi­nion Pu­blique Russe (WCIOM) sur la po­pu­la­tion confirme que l’im­mi­gra­tion re­pré­sente la plus grande me­nace pour le pays. 35% du pays est donc plus pré­oc­cu­pée par les sans-pa­piers que par les at­ten­tats, l’édu­ca­tion et l’en­vi­ron­ne­ment.

CONDAMNéS à S’EN­TENDRE

Si per­sonne ne peut en­core as­su­rer le nombre exact, ni même ap­proxi­ma­tif, d’im­mi­grants qui vivent au­jour­d’hui en Rus­sie, le Ser­vice Fé­dé­ral de l’Im­mi­gra­tion es­time qu’en­vi­ron 3 mil­lions de per­sonnes ont un per­mis de sé­jour ex­piré et res­tent au pays dans des condi­tions illé­gales. 800 000 per­sonnes pos­sèdent quant à elles un titre de sé­jour per­ma­nent mais ne re­pré­sentent qu’une pe­tite par­tie des presque 11,5 mil­lions d’étran­gers de Rus­sie, soit 12% de plus qu’en 2012. En quelques an­nées, le pays est de­venu le deuxième El­do­rado du monde où il fait bon de venir tra­vailler, juste der­rière les États-Unis. Ce contin­gent de tra­vailleurs étran­gers gé­nère 7,56% du PIB russe qui contri­buent éga­le­ment à hau­teur de 8,25 mil­liards de roubles (en­vi­ron 166 mil­lions d’eu­ros, ndlr) à ren­flouer les caisses de l’Etat, grâce aux im­pôts. En outre, le pays doit faire face à un grave pro­blème dé­mo­gra­phique. Les pré­vi­sions af­firment que d’ici 2050, le pays aura be­soin d’une main d’œuvre de 10 mil­lions de per­sonnes. Le rôle des im­mi­grants pour­rait donc être fon­da­men­tal.

Le plus sou­vent, les af­fron­te­ments ont lieu entre Slaves et Cau­ca­siens du Nord, très at­ta­chés à leurs tra­di­tions, ba­sées sur des règles de conduite, et pour qui les liens du sang sont en­core très importants. Un at­ta­che­ment dif­fi­cile à main­te­nir au sein d’une so­ciété en per­pé­tuelle évo­lu­tion où le poids de la tra­di­tion a de plus en plus ten­dance à s’effacer. La mau­vaise image dont souffrent les Cau­ca­siens trouve sa source, en par­tie, dans leurs po­pu­laires fêtes de ma­riage, où - il faut bien le dire - l’on a l’ha­bi­tude d’ho­no­rer les époux par des ra­sades de Ka­lach­ni­kov.

VERS L’IN­Té­GRA­TION

Selon cer­taines or­ga­ni­sa­tions, pour ré­soudre ce conflit, il fau­drait ré­for­mer et ré­orien­ter les po­li­tiques dans le do­maine, lut­ter contre la cor­rup­tion et consa­crer plus d’ef­forts à l’amé­lio­ra­tion du cli­mat so­cial. Le ser­vice Fé­dé­ral a pré­senté à la Douma (la Chambre basse du Par­le­ment russe) un pro­jet qui vise à rem­pla­cer les quo­tas de tra­vailleurs étran­gers par des taux spé­ci­fiques à chaque sec­teur d’ac­ti­vité. Si le Par­le­ment donne son feu vert, le pays stop­pe­rait la bu­reau­cra­tie et le mar­ché noir au­tour des re­cru­te­ments et des per­mis de sé­jour et met­trait un terme aux ha­bi­tuels pots-de-vin qui en­graissent les in­ter­mé­diaires.

Mais cer­tains vont même plus loin et misent sur une am­nis­tie en ce qui concerne la po­li­tique de lé­ga­li­sa­tion et d’ex­pul­sion, comme cela a été fait dans d’autres pays (aux États Unis, en Aus­tra­lie et en Eu­rope chez les Grecs, les Fran­çais et les Ita­liens). Les pa­piers se­raient ainsi dé­li­vrés sur la base de cer­taines condi­tions : un contrat de tra­vail, un nu­méro d’iden­ti­fi­ca­tion fis­cale… Le pa­tron se­rait quant à lui en charge de l’as­su­rance ma­la­die et de la res­pon­sa­bi­lité ci­vile, ainsi que des frais de lé­ga­li­sa­tion et d’ex­pul­sion dans le cas où l’im­mi­grant vien­drait à en­freindre la loi.

Il reste ce­pen­dant un obs­tacle à sur­mon­ter : l’adap­ta­tion des uns et la to­lé­rance des autres. Qui osera prendre le tau­reau par les cornes ? Main­te­nant que les Jeux olym­piques sont ter­mi­nés et que le pays va re­trou­ver peu à peu son rythme na­tu­rel, il ne reste plus qu’à es­pé­rer. Es­pé­rer qu’après le calme ne vienne pas la tem­pête.