Une révolution avec l'Europe pour prétexte

Article publié le 27 février 2002
Publié par la communauté
Article publié le 27 février 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le grand bond en avant de la révolution culturelle européenne...

Ne pensez pas à l'idée d'Europe, pensez à l'Europe. Cette divinité au regard qui embrasse, comme l'appelaient les Grecs, a aujourd'hui l'air sévère d'une femme avec deux boucles à ses chaussures de cuir noir. Un continent vieillissant démographiquement et vieux culturellement. On pourrait presque parler d'une notion privée de sens. Considérant une planisphère, l'espace que couvre le nom Europe représente à peine un subcontinent du géant asiatique.

Fragmentée politiquement par les intérêts, les traditions culturelles et diplomatiques, les contingences trop récurrentes pour être considérées comme telles et les divergences trop occultes pour être ignorées. On ne sait pas clairement ce qu'est l'Europe, ce que l'Europe n'est pas, ni ce que cette notion signifie. Ce phénomène est-il trop complexe ? Peut-être, mais peut-être a-t-il besoin de sa clé de lecture. Une intuition qui puisse nous ouvrir les yeux et nous foudroyer, rendant compte de l'ensemble des phénomènes qui ont besoin d'être expliqués et rapportés à l'histoire.

Comme je suis ambitieux et comme on se doit de l'être, comme de temps en temps il me vient à penser, je vous propose ma clé de lecture consciemment délirante.

Ne pensez pas à l'idée d'Europe. Pensez à l'Europe. La gamme d'arguments, qui enflamment (ou noient ?) les arènes politiquement importantes de notre continent, reprend des raisonnements, des revendications, des intérêts et des valeurs d'un passé-qui-ne-passe-pas. C'est comme si tout se référait à une mémoire collective de notre continent. La mémoire d'une collectivité est un élément incontournable pour comprendre les valeurs mais surtout les pulsions qui dictent, dans les moments déterminants, les comportements des individus. Nos pulsions constituent une sorte d'instinct, de tension dissimulée au plaisir ou à la mort et la mémoire en est le terrain fertile.

Je ne dis rien d'exceptionnel si je soutiens que la source de la mémoire collective à laquelle je fais allusion, l'événement-clé de notre histoire, qui a bouleversé la vie privée de tous les " Européens ", enflammant leur âme, les impliquant corps et âme, exaltant leurs pulsions et entrant jusque dans leur mémoire est la deuxième guerre mondiale. Un événement qui a réussi à faire table rase du passé, imposant de priorités nouvelles, des interrogations nouvelles, mettant en évidence des problèmes nouveaux.

Ce clivage de l'histoire des pays européens a constitué une révolution politique, a bouleversé les agendas des assemblées parlementaires, rendu célèbres de nouveaux auteurs et de nouveaux courants de pensée, tout en relayant d'autres dans les livres scolaires, momifié et sclérosé le débat culturel, distribué des étiquettes à droite et à gauche. Ce n'est pas un hasard si, encore aujourd'hui, il est facile de crier " au communiste " ou " au fasciste " pour discréditer un adversaire, se basant sur les mêmes pulsions et ré-pulsions que pour la politique des années 50.

Du reste le " big bang " de la deuxième guerre mondiale s'est aussi photographié lui-même, bloquant le développement de nouvelles théories de recherche, classant comme marginaux les nouveaux problèmes, les nouvelles priorités, les nouvelles exigences présentées par l'évolution et le temps qui passe. Les composantes classiques des cultures politiques européennes ont été efficaces, trop efficaces pour présenter leurs problèmes comme les seuls problèmes, leurs ordres du jour comme les seuls ordres du jour, leurs solutions comme les seules solutions possibles.

Nous assistons à l'implosion des vieilles priorités avec l'apathie des traminots : le cadre géopolitique est radicalement changé depuis une dizaine d'années, des nouveaux acteurs et dynamiques dominent la nouvelle économie, mais la science économique ne prend pas l'initiative d'étudier ces nouveaux phénomènes, le tissu des riches sociétés post-industrielles change pour l'effet de la croissante mobilité sociale et pour l'influence des flux migratoires, les limites de la recherche scientifique s'élargissent toujours plus, sans parler du concept inflationné de la " GLOBALISATION ".

Le spectacle payant dont nous sommes les acteurs et les spectateurs nous présente toujours le même scénario : vielles solutions aux nouveaux problèmes, vielles interprétations aux nouveaux phénomènes, vieux systèmes théoriques et idéologiques et aussi vieux outils de communication.

Ce n'est pas trop difficile de compter le nombre des abstentions, le nombre de ceux qui perçoivent la politique trop lointaine. Ce sont les symptômes d'un monde qui change, c'est le prologue de l'implosion des vielles catégories et des vieux paradigmes du policy making.

Le début de la fin sera constitué par l'insuffisant appeal de la politique avec l'éloignement des jeunes, fuite des centres traditionnels de pouvoir et affirmation de nouveaux pôles décisionnels sans légitimité démocratique. La fin, qui doit encore être écrite, sera l'affirmation d'une pensée unique. Toutes les pulsions seront soumises au simple réalisme du quotidien. Tout effort sera soumis à la rationalisation pour rejoindre un but pré-établi ou pré-conditionné.

Moi, je souhaite un happy end. Moi, je souhaite la libération de nos énergies, le Rinascimento délirant et post-modern de la culture européenne, la réaffirmation informelle et concrète de nos droits et prérogatives. Moi je suis pour la pulsion. Moi je suis pour la révolution culturelle.