Une nouvelle troïka pour la paix au Proche-Orient : Truman, Marshall, Schuman

Article publié le 23 février 2002
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Article publié le 23 février 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Contre la violence aveugle, celle des frappes contre l'Irak ou celle des bombes du Hamas, il faut une volonté politique occidentale forte pour lancer un " New Deal " politique et économique au Proche-Orient, et sortir du cycle de la violence.

" L'actualité du Proche-Orient, ce jour comme les autres, ce jour plus que les autres, est totalement désespérante, plus encore que tragique. Victimes israéliennes, victimes palestiniennes, victimes contre victimes, sang contre sang, mort pour mort, nous ne sommes plus que les témoins glacés et impuissants d'un drame boulimique. " . Oui, nous sommes des témoins glacés. Glacés d'horreur. Non, nous ne sommes pas impuissants. Face à l'apocalypse terroriste dont ce week-end a été à nouveau porteur, il nous faut affirmer une fois encore, plus haut et plus fort - ce jour comme les autres, ce jour plus que les autres - que les mots et les idées ont plus de force que la violence et les bombes.

L'affrontement à son paroxysme

Quels mots ? Quelles idées ? Faire, encore, l'apologie de la paix, du dialogue entre deux communautés assoiffées de vengeance, aveuglées par la haine, deux gouvernements arc-boutés dans leur logiques de représailles ? Exhorter le peuple palestinien exsangue - cohorte de réfugiés et de leurs descendants parqués dans des camps depuis 50 ans, bouclé dans les miettes d'un territoire qu'on a bien voulu concéder à une autorité gangrenée par la corruption et le népotisme, noyé dans la misère, sans perspective autre que la faim - à la patience, à la mesure, à la paix avec son cruel voisin ? Appeler le peuple juif - bouc émissaire des siècles passés, rescapé de l'ultime barbarie, défenseur d'un Etat d'Israël constamment en lutte contre ceux qui veulent le rejeter à la mer depuis sa création, et vivant aujourd'hui dans la psychose quotidienne de l'attentat, de l'extrémisme destructeur, aveugle assassin de ses femmes et de ses enfants - à la compréhension, à la retenue et à la concession envers ses menaçant vis-à-vis ?

Non, ces mots - paix, dialogue, négociations, concessions - à ce stade de haine, de terreur, de violence, de sang, et de rancœur, n'ont plus de poids. Mais ils ont du sens. Le sens des résultats à atteindre, par d'autres moyens que ces mots-là, usés par la douleur. Il faut d'autres idées, des idées fortes et volontaristes, que portent d'autres mots, peu utilisés, peu entendus, et pourtant peut-être salvateurs.

La paix en Palestine plutôt que la guerre en Irak

"Du mal fait à l'Amérique sortira un monde plus paisible... Je vous le promets : c'est ce qui va se passer." nous a promis Georges Bush. On peut douter du fait que l'avènement qu'un tel monde se fasse en bombardant l'Iraq. En revanche, on doit admettre que le "nouvel ordre international" passe par la reconstruction de la paix au Proche-Orient. Depuis plus d'un demi-siècle, cette région constitue un abcès de fixation de l'ensemble des contradictions du monde occidental et des frustrations d'un monde arabe en développement. Six décennies d'une tension nocive pour les relations internationales, générant son lot de guerres, de victimes, d'extrémismes, de crises économiques, et de misère. La construction d'un ordre mondial nouveau passe aussi par l'éradication de ce foyer de tensions. Et la fin des massacres doit aussi avant tout guider nos pas.

Mais pour créer un nouvel ordre géopolitique, qu'il soit mondial ou régional, il faut faire plus que demander à Dieu de bénir les victimes ou à Allah de sanctifier les martyrs. On ne peut se contenter d'envoyer un énième émissaire ou une troïka fade pour faire des propositions rebattues, mener des discussions stériles auprès de dirigeants enracinés dans une logique politique propre désespérante. Le monde occidental peut faire mieux que cela. Il l'a déjà prouvé. Pour faire pression sur toutes les parties, il lui faut laisser les manœuvres diplomatiques traditionnelles de côté, et regarder vers l'avenir en puisant dans la sagesse du passé.

Le retour au source de la politique occidentale : Truman, Marshall, et Schuman

Ce qu'il faut au Proche-Orient, c'est un dosage de " Containment ", de plan Marshall, et de Communauté Economique Européenne. Ce qu'il faut au Proche-Orient, c'est une initiative politique forte, porteuse d'un élan commun, issue des décombres d'un monde ruiné par une haine aveugle, hier celle du nazisme, aujourd'hui celle du terrorisme fondamentaliste. Ce qu'il faut au Proche-Orient, c'est la démonstration d'une volonté commune de reconstruire dans un mouvement altruiste un ordre mondial meilleur, fait de paix et de prospérité. Ce qu'il faut au Proche-Orient aujourd'hui, c'est l'esprit de Truman, de Marshall, de Schuman, qui ont reconstruit une Europe dévastée, en faisant table rase du passé et de la désolation, de la haine et des malheurs de chacun.

Une utopie naïve, une résurgence d'idéalisme ingénu ? Non, une responsabilité historique, un réalisme politique, une conception géostratégique réfléchie, infiniment nécessaire pour sortir de l'ornière et assurer les bases d'un ordre mondial meilleur. Le moyen d'en finir avec une situation minant depuis cinquante ans, et les relations internationales, et la vie de millions d'individus, menacés dans leur intégrité physique, qui par la misère, qui par l'insécurité permanente, tous par le conflit larvé ou incandescent.

Le " Containment " comme doctrine idéologique : la volonté d'endiguer le terrorisme au niveau mondial et de parvenir un règlement qui en supprime l'origine au niveau local doit être le fondement idéologique de cette initiative. La survie de la démocratie et l'avènement d'un monde de paix et de sécurité, au Proche-Orient et pour tous, son objectif. Pour cela, il faut combattre le terrorisme sur place, et ce en imposant une volonté politique et idéologique très forte - plus forte que les velléités suicidaires et répressives de chacun - pour briser le cycle qui le génère : en installant, par la " force " politique, les deux parties autour de la table et en leur imposant une obligation de négocier, et surtout de conclure. Pour quel résultat ?

Sans augurer d'une forme définitive, il passerait probablement par le règlement proposé à Taba en juillet 2000. Mais plus encore, et combien plus difficile, par l'arrêt de la colonisation et le retour progressif des territoires occupés à l'Autorité palestinienne, enfin constituée en Etat de droit, épurée de ses éléments belliqueux et corrompus, ainsi qu'une juste compensation pour les réfugiés palestiniens, sans toutefois de droit au retour. Une telle solution, comportant des concessions majeures pour chaque partie, est indubitablement la base d'une paix stable et durable dans la région. Seule une volonté politique historique est capable de l'imposer. Le moment peut en être venu.

Le plan Marshall comme moyen de stabilisation à long terme : le moment est aussi venu pour le monde occidental de prendre la mesure de ses responsabilités. Tels les Etats-Unis en 1947, il lui faut faire preuve de générosité - relative au regard des bénéfices à en tirer - et proposer au Monde Arabe, du Maroc à l'Irak, un plan de relèvement économique qui lui permette de décoller vers le développement, extirpant ainsi les racines d'un fondamentalisme religieux qui ne nourrit aussi d'un substrat social économiquement dégradé. Ce serait un appui au " Containment ", une relance de l'économie mondiale, et un facteur de croissance pour le monde Arabe. En subordonnant l'octroi de cette aide économique massive à la tenue de réelles élections libres et au regroupement du monde Arabe en une structure de type OECE pour en assurer la répartition, on pourrait associer la démocratie et la coopération économique au sein d'un ensemble politique pacifié. Le modèle européen peut servir de référence, et l'Europe doit à présent se rappeler le rôle qu'a joué l'aide Marshall dans sa reconstruction et son relèvement face au communisme totalitaire. L'heure du remboursement de sa dette a sonné : elle doit à son tour s'engager financièrement pour que la paix émerge dans le monde Arabe.

La constitution d'une communauté économique arabe, sur le modèle européen, comme objectif d'intégration : une communauté arabe du pétrole régie par une autorité supranationale, aux retombées sans doute supérieures à celles de la CECA, et qui déboucherait sur une union économique et politique, incluant Israël et ses voisins arabes visant à " une union toujours plus étroite entre les peuples du Moyen-Orient ", à la paix, à la démocratie, et à la croissance économique, serait un scénario optimiste, mais prometteur et pertinent.

Farfelues, utopiques, hérétiques, ou irréalistes, on voudra bien user de tout pour disqualifier ces hypothèses. Pourtant, nous pensons que parce que le moment est historique, parce qu'un ordre nouveau est à construire, parce que l'horreur a le visage du quotidien et de l'indicible à Jérusalem ou à Gaza comme à New York ou à Kaboul, il nous faut croire en de nouveaux mots, qui portent des idées neuves et une volonté politique forte. Mais à l'appel des mots et des idées doivent répondre des hommes. Par le passé, ils se sont appelés Truman, Marshall, ou Schuman. Aujourd'hui, ils devront s'appeler Bush, Blair, Chirac, Schröder, ou Prodi.