Une marche contre le FN...et pas que.

Article publié le 5 juin 2014
Article publié le 5 juin 2014

Mar­cher pour s'op­po­ser ? Tel était l'ob­jet de la « marche ci­toyenne contre le FN », pro­po­sée jeudi der­nier sur Fa­ce­book après la dif­fu­sion des ré­sul­tats de l'élec­tion eu­ro­péenne en France. L'évènement était or­ga­nisé dans 24 grandes villes, la page af­fi­chait plus de 9000 par­ti­ci­pants à Paris, d'ailleurs vous avez peut-être reçu une in­vi­ta­tion et lu la pré­sen­ta­tion. Les Belges ont même créé un évé­ne­ment fa­ce­book pour sup­pri­mer le Fn (enfin la touche 'Fn') sur les cla­viers, quelle fer­meté !

Plus sé­rieu­se­ment, mar­cher pour s'ex­pri­mer c'est plu­tôt banal mais cette fois on nous a in­vité à mar­cher pour s'op­po­ser au ré­sul­tat d'un vote dé­mo­cra­tique, l'ex­pres­sion d'un scru­tin qui s'est dé­roulé en bonne et due forme. Gé­né­ra­le­ment la contes­ta­tion d'une élec­tion fait suite au bour­rage des urnes... L'élec­tion du 25 mai 2014 a même mo­bi­lisé da­van­tage que les 2 der­niers ren­dez-vous électoraux (56,50 % d'abs­ten­tion cette année) en 2009 (59,37%) et 2004 (57,2%), les eu­ro­péennes de­meurent l'élec­tion où la par­ti­ci­pa­tion est la plus faible.

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N'est-ce pas étrange de mar­cher contre l'is­sue d'un vote dé­mo­cra­tique qui va­lide l'ac­tuelle re­pré­sen­ta­tion po­pu­laire, fraî­che­ment élue ? Peut-être pas. La ma­ni­fes­ta­tion était « jeune », enfin ma­jo­ri­tai­re­ment or­ga­ni­sée par des jeunes, des ly­céens, l'ini­tia­tive ayant été lan­cée par un jeune de 17 ans. Tous ne pos­sèdent donc pas le droit de vote. Cela ex­plique peut-être qu'ils aient été les pre­miers à battre pavé pour ex­pri­mer leurs re­ven­di­ca­tions, dé­cep­tion, crainte ou co­lère.

Les per­sonnes n'ayant pas en­core la pos­si­bi­lité de voter ont ainsi mon­tré qu'ils étaient des élec­teurs en puis­sance. Oui, les « non-élec­teurs » ont des opi­nions po­li­tiques et peuvent s'ex­pri­mer mal­gré une ab­sence de re­pré­sen­ta­tion.

L'évè­ne­ment était di­rigé contre un parti mais ne pour­rait se ré­su­mer pas à cela. On peut aussi l'in­ter­pré­ter comme un re­proche di­rigé contre les abs­te­nants. In­di­rec­te­ment, ils sont poin­tés du doigt. Soit, quelques abs­ten­tion­nistes se sont pro­ba­ble­ment dé­pla­cés pour par­ti­ci­per à la marche, agi­tés par un cer­tain ma­laise...

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Ma­laise, voilà le sen­ti­ment qui a mo­bi­lisé les ma­ni­fes­tants un jour ferié.

« La France FN », le Fn, de fait, pro­pulsé pre­mier parti de France. L'or­ga­ni­sa­tion de la marche a si­gni­fié que ce résultat n'était pas ano­din, le Fn ne se­rait pas un parti « nor­mal » ou tout à fait « nor­ma­lisé » selon ces par­ti­ci­pants.

Les mé­dias ont pu dire que le Fn était le pre­mier parti de France « par dé­faut », à cause de la « non-ex­pres­sion », l'abs­ten­tion. 25 % de voix ex­pri­més en fa­veur de Fn n'est pas l'équi­valent de 25 % des Fran­çais. MAIS. Le score est bon, voire très bon et il té­moigne de la dif­fi­culté des par­tis tra­di­tion­nels à mo­bi­li­ser les élec­teurs. Ces der­niers n'ont pas été trans­portés par la cam­pagne et nous n'avons pas reçu les pro­grammes de toutes les listes can­di­dates.

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Des ci­toyens las­sés par le pro­jet eu­ro­péen ? Re­ve­nons à nos jeunes ma­ni­fes­tants. Leur marche est une contes­ta­tion du vote FN et des 24 nou­veaux dé­pu­tés eu­ro­péens fron­tistes euro-hos­tiles. Mais il s'agit éga­le­ment d'une protestation di­rigée contre les abs­ten­tion­nistes. Eu­rope de l'abs­ten­tion, Fran­çais abs­ten­tion­nistes, « Ré­veillez-vous, in­di­gnez-vous ! ».

Nous ne sommes pas dans une Eu­rope des Eu­ro­péens in­for­més et in­té­res­sés, une Eu­rope qui pas­sionne. Si cela avait été le cas, les élec­teurs se dé­pla­ce­raient pour ex­pri­mer leur po­si­tion et on peut qua­li­fier cette ab­sence d'oc­cu­pa­tion de l'es­pace pu­blic de « pro­blé­ma­tique ».

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L'Eu­rope pour tous ? On en est loin. Par là je veux dire que l'Eu­rope n'est pas « com­prise » pour tout le monde, cela ne si­gni­fie pas qu'elle est in­ac­ces­sible (puisque des ca­naux d'in­for­ma­tions et d'ex­pli­ca­tions existent). L'Eu­rope n'est pas com­prise et pour­tant elle mé­rite qu'on se mo­bi­lise. En fa­veur ou contre. En re­vanche ce débat n'est pas le seul débat qui doit pous­ser les ci­toyens aux urnes. L'élection européenne n'est pas censée être un simple "Oui à l'Europe". Quelle(s) Europe(s) ? Les ci­toyens qui ne re­jettent pas l'Eu­rope sont ceux qui dé­cident de telle ou telle autre Eu­rope, des Eu­ropes sont pos­sibles et c'est une res­pon­sa­bi­lité.

En fait, l'Eu­rope est sou­vent au cœur du débat mais nous n'en avons pas conscience, la pers­pec­tive eu­ro­péenne est « in­vi­sible ». L'Union eu­ro­péenne in­filtre de mul­tiples re­coins de la vie po­li­tique : éco­no­miques, ju­ri­diques, en­vi­ron­ne­men­taux, so­cié­taux, tech­no­lo­giques :

Le se­mestre eu­ro­péen qui en­cadre la Loi de Fi­nances fran­çaise, donc la po­li­tique bud­gé­taire et no­tam­ment l'im(pos­si­bi­lité) de lais­ser filer le dé­fi­cit (la règle d'or).

Le droit des consom­ma­teurs dans une so­ciété de consom­ma­tion, sa­viez-vous que la Loi Hamon a pour ori­gine une di­rec­tive?

L'ali­men­ta­tion issue d'une po­li­tique agri­cole eu­ro­péenne qui prend des choix pro­duc­ti­vistes ou non, vous en ju­ge­rez...

Une po­li­tique des droits de l'homme, men­tion­nons la vie pri­vée suite aux scan­dales NSA/Snow­den, un droit à l'avor­te­ment au ni­veau eu­ro­péen ? La re­con­nais­sance des ma­riages ho­mo­sexuels ?

Air­bus, l'en­tre­prise eu­ro­péenne par ex­cel­lence…

Bref, la liste est longue, mais ob­ser­vez que l'Eu­rope a du po­ten­tiel en tant que lieu de dis­cus­sions et dé­bats po­li­tiques qui nous concernent, nous ci­toyens.

Quand une vé­ri­table pé­da­go­gie sera en­ga­gée, que les Eu­ro­péens se­ront in­for­més, nous au­rons peut-être une Eu­rope des Eu­ro­péens-ci­toyens, à la place de cette Eu­rope des Eu­ro­péens-si­len­cieux-quant-à-leur-ave­nir.

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Une Eu­rope plus en­ga­gée sera peut-être plus di­vi­sée, mais les désac­cords font par­tie du débat dé­mo­cra­tique. Et qu'est-ce que la pé­da­go­gie ? C'est concret. La pé­da­go­gie est une res­pon­sa­bi­lité de la part de l'en­semble des in­di­vi­dus :

Les po­li­tiques qu'ils soient eu­ro­péens ou na­tio­naux. L'Eu­rope ne peut pas être au cœur de l'ac­tua­lité 1 mois tous les 5 ans, in­for­mer des en­jeux eu­ro­péens est un be­soin au jour le jour. Sans cela on ne voit pas l'ac­tion éla­bo­rée au ni­veau eu­ro­péen et on ne voit pas les su­jets eu­ro­péens en dé­bats : l'Eu­rope in­vi­sible.

Les mé­dias na­tio­naux. Les mé­dias eu­ro­péens existent bien sûr, mais les mé­dias na­tio­naux ont un rôle à jouer, ils ont le pou­voir de nous in­for­mer quo­ti­dien­ne­ment au ni­veau local.

Les ci­toyens aussi. Les or­ga­nismes de pé­da­go­gie ci­toyenne sont dis­per­sés sur le ter­ri­toire : les Mai­sons de l'Eu­rope, le ré­seau Eu­rope di­rect, le bu­reau d'in­for­ma­tion du Par­le­ment eu­ro­péen, de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Et ils ont des sites in­ter­net...​ils offrent des ex­pli­ca­tions quant au fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes et l'ac­tua­lité eu­ro­péenne.

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Sans faire de l'Union eu­ro­péenne une idéo­lo­gie, on peut sou­li­gner que des vrais dé­bats, dé­ter­mi­nants, ont lieu à cette échelle, ils ga­gne­raient à être connus et dé­mo­cra­ti­sés. Cette po­li­tique de la pé­da­go­gie, en­ga­gée au ni­veau eu­ro­péen, n'est pas suf­fi­sam­ment pré­sente au ni­veau na­tio­nal. Or de nom­breux Fran­çais-Eu­ro­péens se­raient « prêts » à se pro­non­cer s'ils étaient mis en condi­tion de le faire, au cou­rant des dé­bats eu­ro­péens.

Un Eu­rope plus re­pré­sen­ta­tive, construite par des Eu­ro­péens plus en­ga­gés, ne tient qu'à nous.

La conclu­sion d'un élu fran­çais et eu­ro­péen, « L'Eu­rope ne fera ni contre les Etats, ni contre les peuples ». Ni contre les Etats, ni contre les peuples. Tout est dit.