« Une intervention militaire russe en Ukraine est possible »

Article publié le 12 février 2014
Article publié le 12 février 2014

À Kiev, l’opposition ukrainienne n’abandonne pas sa lutte pour une Ukraine sans Poutine. À Paris, nous avons rencontré les organisateurs de l’Euromaidan parisien, Natalia Pasternak et Iryna Lystopad. Dans l’appartement très parisien de Natalia, elles nous ont expliqué pourquoi il fallait se méfier de Poutine maintenant que l’enjeu de Sotchi est presque terminé. 

ca­fé­ba­bel : Pour­quoi vous êtes-vous lan­cées dans l’or­ga­ni­sa­tion de l’« Eu­ro­mai­dan » pa­ri­sien ?

Iryna Lys­to­pad : Je fais un doc­to­rat en phi­lo­so­phie mé­dié­vale à l’École Pra­tique d’Hautes Etudes, donc ce n’est pas mon mé­tier de faire la po­li­tique. Dans notre col­lec­tif « Eu­ro­mai­dan France », on est sim­ple­ment des ex­pa­triés ukrai­niens concer­nés par ce qui se passe dans notre pays. Ma fa­mille est en ce mo­ment à Kiev, mais ils ne sont pas tout le temps sur les lieux des ma­ni­fes­ta­tions. Mal­gré ce que pensent les Fran­çais, la vie conti­nue là-bas, et les gens qui ma­ni­festent tra­vaillent à côté.

« Il a fallu du sang pour que les mé­dias fran­çais s'in­té­ressent à l'Ukraine »

ca­fé­ba­bel : Et vous, Na­ta­lia, en tant que pré­si­dente du Co­mité re­pré­sen­ta­tif de la com­mu­nauté ukrai­nienne à Paris, vous faites de la po­li­tique à plein temps ?

Na­ta­lia Pas­ter­nak : Pas du tout. Cela fait 12 ans que je suis mère au foyer, et 7 ans que je suis à la tête du Co­mité re­pré­sen­ta­tif de la com­mu­nauté ukrai­nienne à Paris. Je suis Fran­çaise d’ori­gine ukrai­nienne. Mes grands-pa­rents sont venus ici dans les an­nées 1920. Je me suis vrai­ment en­ga­gée à par­tir de 2003, pen­dant la com­mé­mo­ra­tion d’Ho­lo­mo­dor (la grande fa­mine or­ga­ni­sée par les au­to­ri­tés so­vié­tiques, qui a eu lieu en Ukraine en 1932 et qui a fait entre 3 et 5 mil­lions de vic­times, ndlr) et après avec les évè­ne­ments de la Ré­vo­lu­tion Orange. J’étais ob­ser­va­trice élec­to­rale in­ter­na­tio­nale au se­cond tour des élec­tions (2004), et je me suis re­trou­vée en plein cœur de la Ré­vo­lu­tion.

ca­fé­ba­bel : Pour­quoi, selon vous, la France et les Fran­çais ne s’in­té­ressent pas beau­coup à la si­tua­tion ac­tuelle de l’Ukraine ?

Na­ta­lia Pas­ter­nak : La presse en France a été très lente à ré­agir, il a fallu du sang pour que les mé­dias et les di­ri­geants fran­çais s’y in­té­ressent. C’est dû à une mé­con­nais­sance im­por­tante de l’Ukraine en gé­né­ral. Au­jour­d’hui, nous ne sommes plus dans une simple di­vi­sion (Ukraine de l’Est contre Ukraine de l’Ouest), mais l’Oc­ci­dent ne le voit pas parce qu’il n’y a pas de jour­na­listes oc­ci­den­taux là-bas. Par contre, il y a de plus en plus de per­sonnes en France qui s’in­té­ressent à l’Ukraine. J’ai des amis fran­çais comme des pa­rents d’élèves à l’école de mes en­fants qui disent vou­loir sou­te­nir l’Ukraine. 

Iryna Lys­to­pad : En même temps, ce qui nous freine, c’est l’at­ta­che­ment cultu­rel très poussé des Fran­çais pour la Rus­sie. De plus, l’am­bas­sade d’Ukraine à Paris dif­fuse l’idée selon la­quelle les ma­ni­fes­tants viennent de l’ex­trême droite, ce qui est faux.

ca­fé­ba­bel : Ef­fec­ti­ve­ment, les ma­ni­fes­tants sont dé­crits par les mé­dias comme des mi­li­tants d’ex­trême droite. Vous le niez to­ta­le­ment ?

Na­ta­lia Pas­ter­nak : Ce se­rait trop simple. Après les at­taques du 19 jan­vier, les mé­dias se sont fo­ca­li­sés sur un petit groupe qui a lancé des cock­tails Mo­lo­tov sur les CRS. Cela s’est passé après deux mois de ma­ni­fes­ta­tions. Si ce groupe là était ma­jo­ri­taire, il y au­rait beau­coup plus de vio­lence. Les at­taques du 19 jan­vier étaient une pro­vo­ca­tion po­li­tique de la part de la Rus­sie. Pou­tine connaît l’Oc­ci­dent et sa peur du fas­cisme, il joue avec. Aza­rov (ex-Pre­mier mi­nistre ukrai­nien, ndlr) a parlé de po­gromes, ce qui a ra­vivé le fas­cisme de la Se­conde guerre mon­diale dans l’es­prit col­lec­tif. Seule­ment, il faut sa­voir que Pou­tine a aussi com­plè­te­ment blan­chi Sta­line, qu’il pré­sente comme le sau­veur de l’Eu­rope. Il di­vise pour mieux ré­gner parce qu'il a be­soin de l’Ukraine, sur­tout main­te­nant que la Chine monte en puis­sance.

Mafia, com­pro­mis et coup de bluff

ca­fé­ba­bel : Donc vous pen­sez réel­le­ment que Pou­tine veut an­nexer l’Ukraine ?

Na­ta­lia Pas­ter­nak : Gou­ver­ner le pays in­di­rec­te­ment ne va pas lui suf­fire. Je pense hon­nê­te­ment qu’il se contient jus­qu’à la fin des jeux de Sot­chi. Après, je crois qu’il est com­plè­te­ment pos­sible de voir une in­ter­ven­tion mi­li­taire russe en Ukraine. A l’est, ils y sont déjà.

ca­fé­ba­bel : Dans ce cas là, est-ce qu’il ne se­rait pas mieux de trou­ver un com­pro­mis avant que Pou­tine in­ter­vienne ?

Iryna Lys­to­pad : Mais quel com­pro­mis ? Nous avons com­mencé les ma­ni­fes­ta­tions parce que le gou­ver­ne­ment n’était plus fiable aux yeux des ci­toyens.

ca­fé­ba­bel : Le gou­ver­ne­ment a pro­posé de dé­mis­sion­ner et an­nu­ler les lois. Que sou­hai­tez-vous ob­te­nir de plus ?

Na­ta­lia Pas­ter­nak : C’est un coup de bluff ! Main­te­nant, nous vou­lons plus que l’an­nu­la­tion des lois : nous vou­lons le res­pect des droits de l’homme et du ci­toyen, et l’éra­di­ca­tion de la cor­rup­tion. Le seul moyen, c’est de chan­ger la to­ta­lité du gou­ver­ne­ment. Quand on sera li­béré de cette mafia, l’Eu­rope ne va plus être une ques­tion, mais une évi­dence.

ca­fé­ba­bel : Et vous croyez vrai­ment que ce sont les re­ven­di­ca­tions de tous les Ukrai­niens, même dans l’est du pays ?

Na­ta­lia Pas­ter­nak : Dès le début du mou­ve­ment, il y a eu des gens à Do­netsk ou a Khar­kov (deux villes à l’est du pays, ndlr) qui ont ma­ni­festé au péril de leur vie. Il y a une grande dif­fé­rence avec la Ré­vo­lu­tion Orange, où le cli­vage était net. La seule di­vi­sion vient du manque d’in­for­ma­tion à l’est. Là-bas, il n’y a pas de mé­dias in­dé­pen­dants. De plus, l’hé­ri­tage d’Ho­lo­do­mor a des consé­quences en­core au­jour­d’hui, et conti­nue de semer la ter­reur. Même les rus­so­phones de l’est ne veulent pas de rap­pro­che­ment avec la Rus­sie et le re­tour de l’em­pire so­vié­tique.

Tous pro­pos re­cueillis par Mo­nika Prończuk

La ver­sion com­plète de l'in­ter­view sera bien­tôt dis­po­nible ici.