Une Française à Tel-Aviv : « Mes jambes étaient aussi flageolantes que de la gelée »

Article publié le 23 novembre 2012
Article publié le 23 novembre 2012
Lorsque les sirènes ont retenti à Tel-Aviv jeudi dernier, peu d'habitants y ont cru. Depuis la guerre du Golfe en 1991, il n'y a pas eu d'alerte aérienne dans la ville israélienne. La française Marie-Charlotte Mery vit depuis un an à Tel-Aviv et nous parle de ce qu'elle a ressenti lorsque la première roquette a explosé.

cafebabel.com : Marie, où étais-tu jeudi, lorsque le premier missile est tombé sur Tel-Aviv ?

Marie-Charlotte Mery : J'étais sortie avec un ami. Nous avions déjà entendu qu'un missile avait été tiré sur une ville proche de Tel-Aviv. Mais, cela semblait tellement irréel. On pense toujours : les roquettes n’arriveront jamais jusqu'ici. La vie à Tel-Aviv, c'est comme une bulle, on se sent très en sécurité. Mais lorsque j'ai vraiment entendu les sirènes, tout d'un coup je ne pouvais plus sentir mes jambes, on aurait dit de la gelée!

cafebabel.com : Comment ont réagi les gens dans la rue ?

MCM : A Tel-Aviv, on a une minute pour atteindre un abri avant qu'une roquette n'explose. Mais nous ne savions pas où était l'abri public le plus proche. C'était pour tout le monde complètement inattendu et personne ne savait comment réagir, enfin là ou je me trouvais en tout cas. Tout le monde est resté immobile à l'endroit ou il se trouvait et a attendu. L'impact en lui-même n'était pas très bruyant, même si bien sur cela dépend que la proximité de chacun avec le point d'impact.

cafebabel.com : Et après l'impact ?

« Ce n'est pas ma guerre »

MCM : Les réseaux téléphoniques étaient complètement encombrés parce que tout le monde a cherché à téléphoner. Grâce à mon smartphone, j'ai réussi à avoir mes parents sur Skype. Je ne savais pas du tout si des images dramatiques avaient été montrées aux informations européennes et ils s'inquiétaient car je n'étais pas joignable. Mais ma mère n'était pas encore du tout au courant de l'attaque. Après avoir joint mes amis et mes colocataires, nous sommes retournés dans le café dans lequel nous venions de déjeuner. Nous ne voulions pas être seuls. C'est probablement ce qu'il y a de positif dans de telles situations, cela rend les gens plus proches les uns des autres. Mais c'était curieux : quelques personnes étaient encore assises à leurs places et continuaient de déjeuner.

cafebabel.com : Y a-t-il eu d'autres alarmes depuis ?

MCM : Oui, la deuxième a retenti vendredi. J'étais chez moi avec mon colocataire. Nous nous sommes alors réfugiés dans la cage d'escalier parce que notre maison ne comporte pas d'abri. Il faut que j'aille voir où se trouve l'abri public le plus proche, mais nous n'avions qu'une minute pour y aller. Et aujourd'hui alors que j'étais en pleine rue, il y a eu deux roquettes cette fois. Les gens ont couru et je les ai suivis. Cette fois-ci c'était beaucoup plus près et plus fort que la première fois. Un missile à été désintégré dans l'air par l'artillerie. Une amie l'a aussi vu depuis sa maison. Cette fois-ci j'avais vraiment peur mais mon père m'a rassuré au téléphone.

cafebabel.com : Quelle est ton opinion personnelle concernant le conflit israélo-palestinien ?

« Les Israéliens que je connais, ne souhaitent pas se battre. La plupart d'entre eux sont complètement frustrés de cette situation "pourrie" »

MCM : Je ne sais pas, ce n'est pas ma guerre. Je ne suis pas suffisamment informé. J'ai regardé les informations françaises et je dois les réfuter en partie parce qu'elles ne parlent que des dommages causés sur les Palestiniens. Mais ça tire des deux côtés et au sud d'Israël les gens perdent aussi leurs maisons et meurent. C'est terrible des deux cotés. Je m’inquiète de savoir que des amis soient réquisitionnés par l'armée. Aujourd’hui (samedi 17 novembre, ndlr) j'ai entendu dire qu'un d’entre eux avait été mobilisé. Mais un autre ami m'a dit qu'il était dans une bonne unité - aucune idée de ce que cela signifie. Peut-être, qu'il n'est pas affecté dans l'armée de terre s'il y a vraiment une offensive terrestre.

cafebabel.com : As-tu des contacts avec les palestiniens ?

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MCM : Oui, je suis souvent allée en Palestine et j'ai des amis qui vivent à Ramallah et à Bethléem. Des Israéliens arabes, qui sont musulmans et qui font partie de l'armée israélienne. Il y a deux ans j’ai eu la chance de partir en voyage en Jordanie avec de jeunes palestiniens, de jeunes jordaniens et de jeunes israéliens. Nous avons travaillé sur un projet écologique concernant l'assèchement de la mer morte. C'était vraiment bien, tout le monde a travaillé ensemble dans le but de trouver des solutions. Je ne leur ai pas parlé depuis mercredi. Je crois que je devrais vite me renseigner auprès d'un ami pour savoir comment il va. Il est Palestinien et travaille dans la vieille ville de Jérusalem.

cafebabel.com : Et comment réagissent tes amis israéliens à ce nouveau déclenchement des hostilités ?

« Après une attaque tu penses évidemment "Oh merde, c'était tout près" »

MCM : En tout cas les Israéliens que je connais, souhaitent simplement vivre paisiblement et ne pas se battre. La plupart d'entre eux sont plutôt de gauche et complètement frustrés de cette situation « pourrie ». La plupart pensent que le gouvernement a commis une grosse erreur avec l'attaque de Gaza de mercredi, même si je pense que la réaction internationale est injuste. Les gens meurent des deux côtés ! Et bien sur les gens voient un lien avec les prochaines élections. Aujourd’hui, il y a eu une manifestation à Tel-Aviv avec ce slogan : « Refusons de faire la guerre pour une issue électorale, refusons de mourir ou de tuer au nom d'une machinerie politique. » Beaucoup pensent à quitter le pays, bien qu'ils soient nés ici et qu'ils aiment l'endroit. Mais ne voulons nous pas tous vivre en lieu stable, paisible et sur ?

cafebabel.com : Penses-tu aujourd’hui à retourner en France ?

MCM : Pas du tout, je suis bien trop accrochée à ce pays. En tout cas c'est trop tôt pour prendre une décision. Bien sûr je suis en colère, triste et apeurée. Mais les chances de périr sous l'éclat d'une bombe sont plus faibles que de mourir d'un accident de la route. Enfin, c’est ce que les gens d'ici disent, mais après une attaque tu penses évidemment « Oh merde, c'était tout près ». Et les impacts se rapprochent un peu plus chaque jour.

Photos : Une (cc)Pensiero/flickr; Texte (cc)Rusty Stewart/flickr