Une famille unie pour affronter la jungle du vaste monde

Article publié le 4 décembre 2009
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Article publié le 4 décembre 2009
La carte du Tendre Philippe Cayla Président d’Euronews Europe, aimée de Zeus, roi des dieux, est-elle aimée des hommes ? À l’heure où la désaffection des Européens pour l’Europe menace sa démocratie même, peut-on l’expliquer par un désamour général ? Ou plutôt l’amour d’Europe n’est-il pas contrasté au point de le rendre impossible ?
Tentons, telle Madeleine de Scudéry, de tracer une carte du Tendre européenne. Europe n’y est placée ni au-dessus ni en dessous des nations, elle est parmi les nations, toutes membres avec elle de la même famille. Au sein de la famille, les Grecs occupent la place de l’aïeul fondateur : à l’origine de notre civilisation, ils aiment Europe comme on aime ses arrière-petits-enfants, des trublions apparentés mais déjà lointains, en pensée comme en affection. Le succès des jeux Olympiques de 2008 les a réconfortés dans le sentiment de leur capacité à assumer leur passé et leur primauté, mais le vol d’identité que l’ex-République yougoslave de Macédoine tente d’exercer sur Alexandre le Grand, et le peu de soutien qu’ils observent du reste de l’Europe, les affligent. Ils se sentent délaissés par Europe, leur ingrate arrière-petite-fille, incompris. Il leur arrive même de se sentir plus proches de la Russie, cette descendance spirituelle et alphabétique, surtout à travers leur petite soeur chypriote devenue colonie russe. L’Italie, c’est la grand-mère comblée par une descendance prolifique et universelle. Comme Berlusconi trônant au milieu de la photo du G 20 à la une du Financial Times et du Herald Tribune, elle est la mamma qui trône au milieu et en haut de la photo de famille. Les Français, ayant conçu l’Europe et l’ayant donnée en mariage à l’Allemagne, sont dans la position du père. En tant que tels, ils se veulent gardiens de ses valeurs morales ; sinon de sa virginité depuis longtemps évanouie, du moins de ses règles de conduite, de ses priorités, de son emploi du temps. Pas facile de la voir quitter le nid pour mener une vie indépendante. Les Français n’aiment Europe que soumise, à l’écoute du père. Sinon, qu’elle se débrouille, c’est le message du référendum de 2005. Europe a trouvé dans l’Allemagne – Deutschland pour les intimes – plus qu’un partenaire : un mari. Après avoir violenté cette fiancée avec une barbarie indigne des droits de l’homme, Deutschland s’est résolu à un mariage de raison, avec le consentement du beau-père désargenté. Gendre idéal dynamique et enrichi, Deutschland aime Europe comme un bourgeois du xixe siècle aime sa femme : sa place est au foyer, Kirche, Küche, Kinder. La femme allemande travaille peu, Europe aussi, peu importe : l’homme allemand veille et fabrique les meilleures voitures du monde. Deutschland est un machiste civilisé mais affirmé, donneur de leçons à la limite de la suffisance. Le Royaume-Uni et la Scandinavie, comme l’Espagne et le Portugal, frères et soeurs de la France, ont un pied en Europe et l’autre en Amérique. Ils admirent leurs rejetons expatriés d’outre-Atlantique, qui les dépassent désormais en taille et en richesse, et ne peuvent s’empêcher de considérer leur nièce Europe avec commisération. Cette petite cousine a moins bien réussi que les États-Unis, le Brésil ou même l’Amérique hispanophone. Europe est parfois conviée à la maison, mais sans effusion. Avec indifférence et instrumentalisation. Arrachés à leur tenancière russe, les pays de l’Est sont les enfants adoptifs d’Europe et de Deutschland. Ils ont échappé à l’orphelinat, voire à la maison de correction, et ont été pris en charge par une tutelle paternelle et directive. Ils la supportent par nécessité, mais elle leur pèse. Acquérir leur autonomie financière leur permettra de sortir de l’âge ingrat pour aimer mère Europe comme elle le mérite. Mais Europe, pauvre d’enfants légitimes ou adoptifs, a aussi besoin d’enfants naturels. N’osant les demander officiellement à ses vieilles connaissances, les cousins des cinq continents, elle condamne hypocritement leurs arrivées clandestines tout en se félicitant de leur apport en maind’oeuvre, et en exigeant d’eux un amour impossible. Ces diverses postures, propres à toutes les familles, ne suffisent pas à créer l’esprit de famille. Alors, que manquet- il ? L’Europe d’aujourd’hui, celle que les jeunes ont adoptée, c’est celle de Schengen et de l’euro, du voyage et de l’échange. Voyager et échanger sans frontières, voilà le socle d’une culture nouvelle, à venir, celle qu’invoquait Jean Monnet. Pour créer cette culture, il faudrait en principe une langue unique. Hélas, notre continent, s’il peut devenir europhile, ne sera jamais europhone : la langue commune n’existe pas. Que donc les langues demeurent : l’amour des langues, c’est la condition de la diversité et de l’échange, c’est le seul amour possible en Europe, le seul qui puisse nous faire échapper à la monoculture du jeans, du T-shirt et du McDonald’s. Seules la polyphonie et la polyculture peuvent rendre les Européens europhiles, amoureux d’Europe.

Dans la savane du nouveau monde

Jean-Dominique Giuliani

Président de la Fondation Robert Schuman

Le xxie siècle n’est pas la jungle. Plutôt la savane, avec ses prédateurs, mais aussi ses variétés infinies d’animaux qui cohabitent avec l’homme, un peu perdu dans la belle immensité de ses paysages. On y côtoie toutes les espèces. L’aigle américain rivalise avec les tigres asiatiques, la vache indienne étonne et on la vénère, les chevaux latinos gambadent dans les espaces infinis. Les gazelles africaines pourraient bien étonner et prendre quelque revanche, les caribous du Grand Nord résister au réchauffement climatique ; on y trouve même un ours russe, peu à l’aise sous ce climat… Et l’Europe ? À quoi l’identifier ? Elle est l’éléphant. Premier par son poids, le vieux continent produit le premier PIB du monde, est la première puissance commerciale, le premier investisseur, le premier marché de consommation. Tout respire en lui la puissance tranquille sous son cuir tanné qui en a tant vu. L’éléphant vit vieux. Très vieux. Il a une longue histoire et une prodigieuse mémoire, parfois peut-être un peu trop présente. Le passé ne doit jamais obscurcir l’avenir. Mais il est sympathique. Éminemment. Il semble toujours sourire. Et, l’air de rien, il fait son chemin, attaqué par personne, dompté quelquefois, montré partout. Il a des valeurs. Familiales. Il protège ses enfants et vit en société. Civilisé. Il mange beaucoup. Parfois trop. Mais il n’est le prédateur de personne d’autre que les maigres forêts que lui seul peut engloutir. Quel appétit ! Il aime son confort, ses territoires et n’imaginerait pas de ne pouvoir les revoir à sa fin. Il abuse de l’eau, luxe suprême sous les chaudes latitudes… Mais c’est propre et c’est une habitude. Ingénieux, résistant, immuable, solide, il ne séduit pas que par l’ivoire. Il est là depuis toujours. Des siècles. Certes, s’il pouvait se muscler encore un peu, il courrait plus vite… comme les grands fauves, tant enviés. Car un regard tendre n’est pas ce qu’on imagine d’abord dans la savane… On le dit en voie de disparition. Mais depuis si longtemps… Il est toujours là. Comme l’Union européenne est désormais indispensable au paysage du monde. Il ne peut y avoir de monde sans Europe, comme il ne peut y avoir de savane sans éléphant. Il lui manquerait l’essentiel : la mémoire du vent dans les branches du baobab ou celle du monde dans l’épopée de l’histoire.