Une équipe de foot multiculturelle peut-elle encourager la France à l'être aussi ?

Article publié le 25 juillet 2016
Article publié le 25 juillet 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

[OPINION] À l'instar du drapeau français, l'équipe de football a elle aussi trois couleurs, souvent décrites comme « black, blanc, beur » depuis le triomphe des Bleus lors du Mondial en 98. Mais le multiculturalisme des joueurs est-il le reflet d'une société française multiculturelle ou un mirage qui survient tous les deux ans ?

Alors que le mémorable tournoi de l'Euro 2016 prend fin en France, il n'a été fait que peu mention de la remarquable composition multi ethnique de l'équipe de France. Alors que le Front National (FN) et des groupes radicaux dont l'auto-proclamé État islamique (IS) sont farouchement opposés au mélange des cultures, l'unité des Bleus entre en contradiction avec leur réthorique. La mixité des Tricolores est synonyme d'espoir en France et dans le monde sur la possibilité de voir une convivencia (une société dans laquelle tout le monde vit ensemble indépendamment de leur race ou de leur religion, ndlr) se réaliser au 21e siècle.

L'idée que les chrétiens et les musulmans ne peuvent vivre ensemble est un mantra partagé par Daech et le FN. Le fait qu'une équipe si diversifiée puisse si bien jouer ensemble menace leur entière idéologie. Bien que certains puissent débattre qu'il ne s'agit que de sport, l'équipe française nous montre ce à quoi une société civique libre de toutes limites liées à la race ou la religion pourrait ressembler. Comme l'éditeur anglais d'Al-Jazeera, Tony Karon l'écrit, « l'acceptation d'une coexistence française multiculturelle est un anathème à l'État islamique ».

On pourrait penser à une exagération quand on affirme que le football refléte réellement l'identité d'une communauté. Pourtant, lors de compétitions nationales, les équipes se retrouvent liées à notre identité nationale. Les couleurs, les hymnes et les costumes stéréotypés deviennent source de fierté. À quel endroit pourriez-vous entendre François Hollande encourager avec enthousiasme des hommes nommés Sissoko, Umtiti et Pogba ?

À la lumière des récents attentats en Europe, le mélange particulièrement efficace des Bleus est source d'espoir quant à une intégration réussie, tout en défiant les idées préconçues sur l'attitude des Français vis à vis des étrangers. Alors que les fans de football célébrent chaque victoire, les institutions travaillent elles aussi d'arrache-pied en dehors du terrain.

« On aime la France et tout ce qu'elle représente, disait Mamadou Sakho au Guardian en 2013. La France est faite de culture arabe, noire africaine, antillaise et blanche et notre équipe reflète ce multiculturalisme. » Sakho (qui ne faisait pas partie du groupe lors de cet Euro, ndlr) et son équipe ont célébré leur succès sur le terrain en entonnant La Marseillaise, ridiculisant par là les déclarations de Marine le Pen, qui a affirmé que l'équipe « ne représentait pas la France ».

Cette nouvelle France n'est pas facile à accepter pour tout le monde. Les nationalistes français tout comme Daech voient une Europe divisée, séparée en sections de race ou de religion, engoncée dans un conflit perpétuel. Comme Karon l'indique, ce n'est pas un hasard si Daech a pris le Stade France pour cible durant les attentants de novembre 2015. Lorsqu'ils y ont envoyé un kamikaze, l'équipe de France comptait 5 joueurs musulmans et 4 autres figuraient au sein de la formation allemande. L'État islamique a encouragé à plusieurs reprises ses adeptes à commettre des actes de violence afin de diviser les occidentaux. À leurs yeux, il n'y a pas de plus grand ennemi qu'un musulman comme Sakho qui chante la Marseillaise.

Des joueurs anglais et français chantent la Marseillaise ensemble après les attentats de Paris en novembre dernier, lors d'un match amical.

Il y a 18 ans, lors de la Coupe du monde 1998, le Stade de France est devenu un symbole de division raciale. Jean-Marie Le Pen, ancien président du FN et père de Marine Le Pen, a été le premier à déclarer que l'équipe nationale - qui comptait Zinedine Zidane, Lilian Thuram et Thierry Henry - n'était pas « assez française ». Ce sont aujourd'hui des noms bien connus de tous, des héros qui ont remporté la Coupe du Monde pour leur pays. Leur victoire a donné lieu à l'expression « black, blanc, beur » et a montré aux fans de football ce à quoi une France moderne pouvait ressembler.

La Marseillaise est rapidement devenue un symbole de l'équipe et a établi l'identité de chaque joueur comme faisant partie de la nation française. Il est donc profondèment emblématique que l'équipe toute entière, ainsi que tous leurs supporters, aient entonné l'hymne au début de chaque match pendant l'Euro 2016. Un écho probable à un certain sentiment d'unité, affaibli par plusieurs mois d'état d'urgence. 

Cependant, l'hymne français a également un sens plus doux amer, puisque l'optimisme cosmopolite « black, blanc, beur » de 98 va vite laisser place à des questions identitaires, notamment exprimées lors d'un match amical entre la France et l'Algérie en 2001. La Marseillaise est conspuée au Stade de France et en deuxième mi-temps, une centaine de supporters algériens envahissent la pelouse. Mais pour beaucoup d'observateurs étrangers, le rêve multiculturel français s'arrêtera brusquement quatre an plus tard, lors des fameuses « émeutes des banlieues » de 2005. Ainsi, les dures réalités cachées derrières les joueurs exceptionnels vus à la télé frappent la société dans son ensemble. Ce qui en découle ? D'absurdes débat sur l'identité de très longues discussions sur la question de savoir si ne pas changer l'hymne français, c'est pêché. 

Il est certain qu'il y a en France des gens qui ne voient pas l'Islam et la culture noire comment faisant partie de l'identité du pays, mais qui veulent en même temps pouvoir profiter des contributions amenées par les enfants des noirs et des musulmans français. Il est également certain que certaines personnes préfèrent voir un pays divisé et dominé par la peur, où tout espoir d'une société ouverte est anéanti. Il faudra plus que du football pour changer leur réthorique, mais l'équipe de France est le signe que les choses sont en train de changer pour le mieux. Une fois que l'image d'une équipe multiculturelle sera devenue normale à leurs yeux, il ne s'agira plus que d'une question de temps avant que l'idée d'une France multiculturelle devienne tout aussi naturelle.