Un south stream souffle sur l’Egée

Article publié le 6 mai 2008
Publié par la communauté
Article publié le 6 mai 2008
Même si cet événement ne fait pas la une des journaux ces derniers jours (la fête de Pâques orthodoxe et l’augmentation du coût de la vie lui ont volé la vedette), il suscite un enthousiasme certain chez les journalistes et éditorialistes grecs. Il s’agit de la signature d’un accord entre la Grèce et la Russie pour l’étude, la construction et l’exploitation d’un gazoduc, nommé South Stream.

Les signatures ont été apposées à la dernière minute à Moscou, lors de la visite officielle fin avril du premier ministre grec à Vladimir Poutine. Le journal Kathimerini nous apprenait lundi 28 avril que ce gazoduc permettra de transporter du gaz en provenance de Russie qui traversera la Bulgarie et la Grèce pour aboutir en Italie. Dans l’édition du 29 avril de Ta Nea l’itinéraire de la précieuse matière première énergétique nous est dévoilé: du port russe Novorosisk, le 'tube' plongera sous la mer Noire pour arriver en Bulgarie où le parcours se scindera en deux branches: l’une vers l’Autriche et la Hongrie, et l’autre vers la Grèce et l’Italie. Pour la construction et l’exploitation du gazoduc, une société sera créée, installée probablement en Grèce, et constituée pour moitié par la compagnie russe Gazprom et par la compagnie grecque DESFA (Eleftheros Typos du 29/04/08).

Les journalistes voient dans cette affaire trois raisons de se réjouir: mer Ce projet de gazoduc met d’abord la Grèce dans “une position privilégiée au sein du réseau d’approvisionnement en matières premières énergétiques en Europe à une époque où le contrôle et le transport d’énergies constituent un facteur de développement incontestable”, peut-on lire dans Ethnos. Même si, concède le même article, “cet événement en soi ne résoud pas tout le problème de l’énergie”. D’où un appel à ce qu’une politique élaborée voie le jour dans ce domaine. Le fait que la Grèce percevra, comme les autres pays traversés par le gazoduc, une “taxe de passage”, est également envisagé dans tous les journaux comme une source de profit intéressante. Un article paru dans Kathimerini souligne aussi que ce gazoduc permettra à la Grèce de diversifier ses sources d’énergie et de penser à une alternative au pétrole.

Cet événement confirme par ailleurs l’amitié entre la Grèce et la Russie, ce dont tous les journalistes se réjouissent. Kathimerini indiquait le 26 avril, au début de cette visite officielle, que la signature de cet accord s’est faite au cours de la sixième rencontre en quatre ans entre le premier ministre grec et le président russe qui va bientôt quitter ses fonctions. C’est d’ailleurs le prochain changement au pouvoir de la Russie qui aurait incité à cette rencontre: Kostas Karamanlis faisait partie de la liste de dirigeants que Vladimir Poutine voulait recevoir avant son départ de la présidence. Il voulait, selon les mots rapportés dans To Vima “remercier Monsieur Karamanlis pour leur collaboration depuis quatre ans et s’assurer personnellement que celle-ci continuera avec son héritier (Dimitri Medvedef) qui a reçu pour mission de poursuivre sa politique”. Ce dernier a d’ailleurs assisté à quelques entretiens entre la délégation grecque et les autorités russes, de même que plusieurs hautes personnalités du gouvernement grec. Une sorte de pot de départ et de bienvenue en même temps... Toujours d’après To Vima, Kostas Karamanlis aurait assuré dans ses discours que “l’alliance stratégique construite avec monsieur Poutine est la plus forte de toutes celles que la Grèce a établies en Europe ou outre-Atlantique”. Comme en écho à ces paroles, un billet de Yannis Politis publié dans Ta Nea le 30 avril souligne que “l’ouverture d’Athènes en direction du Kremlin est un mouvement stratégique d’importance et qui ne peut apporter que du bien au pays”. De fait, les discussions entre grecs et russes ont aussi porté sur des sujets de politique internationale comme la situation à Chypre ou les problèmes avec la FYROM. Tout dans cette visite officielle a donc été fait pour mettre en valeur le statut d’alliés réciproques des deux pays.

En fait, il n’échappe à personne que ces liens si vigoureusement réaffirmés avec la Russie sont du même coup un grand pied de nez aux Etats-Unis. Tous les journaux rapportent l’agacement de Washington face à l’annonce de la concrétisation de ce projet de gazoduc qui intervient quelques semaines seulement après le sommet de l’ONU à Bucarest au cours duquel les initiatives américaines ont été empêchées, entre autres par les positions grecques. Selon Ta Nea dans son édition du 30 avril, les Etats-Unis ont à plusieurs reprises “exigé” que la Grèce s’échappe de la “zone d’influence énergétique russe”. To Vima rappelle en effet que quatre gazoducs ou oléoducs sont prévus pour apporter de l’énergie en provenance d’Asie centrale vers l’Europe. Le premier, nommé TGI, approvisionnera la Grèce et l'Italie en gaz d'Azerbaïdjan, voire d'Irak. Il ne contiendra pas de gaz russe car les pressions américaines ont réussi à exclure cette option. Un autre, le Nabucco, conçu par les pays d’Europe de l’Ouest et les Américains, traversera la Bulgarie pour aboutir en Europe centrale, mettant hors-jeu la Russie et la Grèce. Le projet South Stream se veut donc une réponse à Nabucco.

Mais tout le monde ne participe pas si joyeusement à l'enthousiasme relevé dans les journaux pré-cités. Dans l'édition du 4 mai de To Vima, Vassilis Chiotis appelle à la méfiance. Selon lui, le discours de M. Poutine était loin d'être chaleureux. Il a compris que si la Grèce se tourne vers la Russie, c'est forcée par les événements: "Si elle voulait des montres, elle serait allée en Suisse, si elle voulait des cravates, elle serait allée en Italie, si elle voulait des culottes... elle serait allée en Chine" aurait affirmé le chef de l'état russe, dans son style décidément inimitable... Ce que craint Vassilis Chiotis est que la Grèce soit complètement dépendante des prix imposés par Moscou, puisque rien dans le traité signé n'a été prévu pour que la Grèce profite de prix avantageux sur le gaz importé. D'après lui, "M. Karamanlis a accepté ce traité car M. Poutine l'a exigé, avant son départ du Kremlin, mais aussi pour exprimer son mécontentement devant la politique des Etats-Unis dans les Balkans". L'autre problème que cet article soulève, c'est la position italienne dans le dossier Southstream. Une fois élu, Silvio Berlusconi a fait savoir à la Russie qu'il préférait que le gaz arrive en Italie du Nord plutôt que dans le Sud. Cela implique que l'itinéraire du gazoduc soit dévié et, qu'au lieu de traverser la Grèce, il emprunte des chemins plus septentrionaux: Serbie, Hongrie, Autriche. Pour finir, le journaliste parle d'un "marchandage" et de projets encore "très théoriques qui vont mettre des années à devenir réalité".

Poséidon et Hadès, dans leurs demeures souterraines, peuvent donc encore dormir tranquilles un moment ...