Un peuple européen est-il possible?

Article publié le 22 juillet 2014
Article publié le 22 juillet 2014

Quelle langue pour une nou­velle Eu­rope ? Le 23 sep­tembre 2014 à Ber­lin, la confé­rence SE­CES­SION ras­sem­blera un grand nombre d'écri­vains, de phi­lo­sophes et d'ar­tistes venus de toute l'Eu­rope qui ten­te­ront de créer une nou­velle pen­sée eu­ro­pénne. Ca­mil­le de To­le­do, ini­tia­teur de SE­CES­SION, com­mence dès main­te­nant à ima­gi­ner un futur peuple euro­péen. Essai.

A l’heure où l’Union eu­ro­péenne re­doute le triomphe des par­tis d’ex­trême droite, es­sayons de nous dé­ga­ger de nos an­goisses pour en­vi­sa­ger l’ave­nir. Sur le long terme, nous sa­vons qu’une union po­li­tique eu­ro­péenne ne sera ac­cep­table qu’à condi­tion de voir enfin émer­ger un demos eu­ro­péen (peuple eu­ro­péen, ndlr) : une na­tion par-delà les na­tions. L’UE a be­soin d’un peuple, sans quoi il ne res­tera de la dé­mo­cra­tie que le kra­tos, le pou­voir, sans demos.  Les dé­fen­seurs de l’UE ont beau par­ler de « conver­gences » entre les peuples et dire qu’il existe un es­pace pu­blic eu­ro­péen, ils sentent bien que l’édi­fice reste fra­gile dans son en­semble. Déjà, l’em­ploi du plu­riel, « les » peuples, « les » na­tions » montre qu’il n’existe pas une as­pi­ra­tion com­mune à l'heure ac­tuelle.  

Com­ment créer une na­tion eu­ro­péenne ?

C’est pour contrer cette vi­sion étroite et iden­ti­taire du ci­toyen eu­ro­péen, que nous de­vons ap­pe­ler à l’émer­gence d’une « na­tion eu­ro­péenne ». Tra­duc­tion : c'est selon moi le mot-clef d’une concep­tion de la na­tion dans un es­pace mul­ti­lingue tel que l’Eu­rope où plu­sieurs ré­cits de l’His­toire et de l’exil se croisent, d'une na­tion ou­verte, tour­née vers les sa­voirs, l’édu­ca­tion, la connais­sance, li­bé­rée de ses peurs de l’autre, por­tant un ho­ri­zon d’éman­ci­pa­tion et une re­dé­fi­ni­tion du lien de ci­toyen­neté. Ce mot est une clef pour per­mettre l'émer­gence d'une pen­sée nou­velle de la ci­toyen­neté éco­lo­gique et po­li­tique ainsi que d'une concep­tion d’un lien so­cial étendu, ou­vert et qui au­to­rise les iden­ti­tés mul­tiples. 

Nous ha­bi­tons dé­sor­mais des es­paces mul­ti­lingues et plu­ri­na­tio­naux. Nous exis­tons dans des entre-lieux, entre réa­lité et fic­tion, entre un pays et un autre, entre une ville d’adop­tion et une ville de nais­sance. De cette si­tua­tion naît la né­ces­sité de re­pen­ser un lien d’ap­par­te­nance qui soit en ac­cord avec la réa­lité de ces vies dif­frac­tées. Il y a deux fa­çons de se fi­gu­rer le ci­toyen eu­ro­péen à venir : comme ci­toyen tra­duc­teur ou comme un « trans-ci­toyen ». On peut ima­gi­ner un type up-gradé, tel Joa­chim Phoe­nix dans le der­nier film de Spike Jonze, relié en per­ma­nence à une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Dans ce cas, nous au­rons ac­cepté le rêve post-hu­main de la Si­li­con Val­ley. Nous de­vien­drons alors in­dif­fé­rents au monde, au corps des choses, au lan­gage, à l’af­fect. Nous por­te­rons des Google Glass (des lu­nettes connec­tées, ndlr) qui tra­dui­ront le jour­nal du matin au fil de notre lec­ture. Un micro relié à un lo­gi­ciel de re­con­nais­sance vocal cou­plé à un al­go­rythme de tra­duc­tion au­to­ma­tique nous per­met­tra de par­ler, comme C-3PO, dans la Guerre des Etoiles, toutes les langues de l’es­pace eu­ro­péen. Tou­te­fois, en se fi­gu­rant le futur ci­toyen eu­ro­péen comme un as­sisté tech­no­lo­gique, l’Union eu­ro­péenne ignore une nou­velle fois la ques­tion de la « na­tion » ainsi que son ar­ti­cu­la­tion af­fec­tive et pro­fonde avec la « langue » en la ré­dui­sant à une tech­nique, une pro­cé­dure. 

Nous vou­lons l'Eu­rope af­fec­tive

Le demos dé­mo­cra­tique ne naît pas d’agen­ce­ments ins­ti­tu­tion­nels oc­cu­pés par des ci­toyens ra­tion­nels. Il naît d’une émo­tion par­ta­gée dans une épreuve de la li­berté, de l’éman­ci­pa­tion. Il naît d’une vic­toire sur ce qui le pos­sède et le dé­pos­sède. Il naît d’un sens vécu, af­fec­ti­ve­ment res­senti, une vi­bra­tion dé­si­rable, pour pro­mou­voir un comm-un. Ainsi, si nous per­sis­tons à nous sen­tir eu­ro­péens, comme c’est mon cas, c’est bien plus au nom d’un lien af­fec­tif avec une his­toire lit­té­raire, in­tel­lec­tuelle, ar­tis­tique que par la conso­li­da­tion de cadres bu­reau­cra­tiques. Il s’agit donc de prendre acte de cette op­po­si­tion entre une Eu­rope af­fec­tive et une Eu­rope sans af­fect, une Eu­rope dé­si­rée, émo­tion­nelle – celle des mondes, des langues, des exils, des mi­gra­tions, des morts - et l’Eu­rope de l’Eu­ro­land, de­ve­nue une froide ma­chine ré­ac­tion­naire. C’est à par­tir de cette rup­ture que nous nous pro­po­sons de tra­vailler à une poé­tique des entres et à un af­fect par­tagé, dans le but de bou­le­ver­ser les an­ciens cadres de l’UE et de por­ter, au XXIe siècle, une nou­velle vi­sion po­li­tique de l’es­pace eu­ro­péen. Dans une Eu­rope du XXIe siècle, où se ren­contrent les cultures et les langues, où l'exil pousse de jeunes es­pa­gnols à venir tra­vailler en Al­le­magne, où des Po­lo­nais, des Tu­ni­siens et Chi­nois émigrent vers la France, le Da­ne­mark ou l’Ita­lie, la tra­duc­tion n’est plus l’af­faire d’une élite cos­mo­po­lite. Elle de­vient le cœur d’un nou­veau rap­port au monde. C'est pour­quoi l’af­fir­ma­tion d’une ci­toyen­neté de la tra­duc­tion en Eu­rope se­rait une triple ré­vo­lu­tion :

1.  Conce­voir le demos à construire à par­tir d’un ef­fort de tra­duc­tion entre des iden­ti­tés mul­tiples.

2.  Main­te­nir une conscience po­li­tique du lan­gage vi­vante contre le dé­ve­lop­pe­ment d’une langue tech­no­cra­tique ou dé­lé­guée à la ma­chine.

3. Re­fon­der le pro­jet eu­ro­péen, non à par­tir du rejet des cultures mi­grantes mais en les pla­çant, au contraire, au cœur du lien de ci­toyen­neté.  

À l'heure ac­tuelle, si nous dé­plo­rons le dé­clin du « sen­ti­ment eu­ro­péen », c’est qu'il fai­blit lorsque nous pas­sons d’une gé­né­ra­tion de la mé­moire à une gé­né­ra­tion de l’ou­bli. Nous ne pou­vons pas éter­nel­le­ment em­pê­cher l’ou­bli. Le passé qui a lé­gi­timé le pro­jet eu­ro­péen s’éloigne peu à peu. Hier, ce passé a donné un peuple de fan­tômes à l’Eu­rope et nous avons construit l’Union eu­ro­péenne au­tour de ce peuple d’ab­sents, ce peuple de morts. Mais si nous vou­lons pous­ser plus loin le pro­jet eu­ro­péen au XXIe siècle, il nous nous faut alors poser les bases, non pas d’un peuple fan­tôme, mais d’une na­tion à venir, où il y ait un es­poir, une as­pi­ra­tion. Notre sou­hait est que cette na­tion soit la plus au­da­cieuse pos­sible. Et si nous sa­vons d’ores et déjà que la tra­duc­tion est sa langue, il reste à ex­traire de cette langue, le sens, l’éthique ainsi qu'une po­li­tique de l’ima­gi­na­tion.  

Par Camille de Toledo

Ber­lin/Paris, mai 2014. 

Même pas peur de la pen­sée eu­ro­péenne

En sep­tembre et oc­tobre 2014, l'Eu­rope sera pas­sée au crible lors de la série de confé­rences in­ti­tu­lée SE­CES­SI­ON. Com­ment créer une Eu­rope sans bu­reau­crates? Quel as­pect pren­dra-t-elle et quel rôle joue­ront ses ar­tistes, écri­vains et tra­duc­teurs? Ca­fé­ba­bel Ber­lin sera un des par­te­naires mé­dias de SE­CES­SI­ON. Plus d'in­for­ma­tions sur Face­book et Twit­ter.