Un festival dédicacé à l'éternel féminin

Article publié le 2 juillet 2008
Article publié le 2 juillet 2008

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

« Perspectives », le 31e festival franco-allemand des arts de la scène de Sarrebourg avait comme but affiché de se jouer des images de la femme… malheureusement sans réussir à s’affranchir des stéréotypes.

Perspectives : avec un tel titre l’unique festival franco-allemand de Sarrebruck aurait pu être une bonne occasion de faire table rase des stéréotypes sexuels. La programmation (danse, performances, théâtre et cirque) promettait des remises en cause de l’identité féminine. À y regarder de plus près, l’art européen contemporain ne propose pas des idées franchement innovantes. Si les artistes jouent sur les images traditionnelles de la femme, ils échouent malgré tout sur des stéréotypes bien connus.

Éloge de la pilosité

(Marie Frécon/elogedupoil.com)La performeuse Jeanne Mordoj porte la barbe et se place d’emblée hors des codes extérieurs d’attribution sexuelle. Les caleçons au gigantisme grotesque, les poils sous les aisselles et les flots interminables de sueur sous ses costumes de mémères contredisent totalement l’image publiquement admise à laquelle une femme se doit de ressembler. Dans sa pièce Éloge du poil, elle campe des rôles de ventriloque, jongleuse, acrobate, danseuse et fakir. Elle bondit de l’un à l’autre sans qu’aucun ne corresponde au comportement reconnu par la société comme celui d’une femme.

Dès le début, elle instaure une atmosphère de danger et de fascination. Elle lance le couteau, ventriloque et redonne vie à des crânes, fait un numéro d’équilibriste époustouflant avec des jaunes d’œuf sur son corps… et en avale un avant de s’ensevelir sous la scène. Sans que ses numéros soient choquants, car le ton reste trop chargé d’humour pour cela, le message est clair : cette femme n’a pas peur de la mort, est insoumise et agit de son propre chef. À la fin de son spectacle elle interroge le public : « Je vous fais peur ? »

Dans de l’entretien artistique de clôture, où un homme a fini par apparaître, Jeanne Mordoj souligne qu’elle traite le thème de la féminité sous un angle non conventionnel dans chacune de ses pièces. Elle déclare vouloir être belle et mystérieuse, et montre bien, de son propre aveu, malgré la barbe, qu’elle est encore loin d’avoir abandonné les stéréotypes. Rien de nouveau depuis Aristote et Freud qui affirmaient justement le caractère à la fois mystérieux et attirant de la féminité.

Entre maman et putain

Au départ, le chorégraphe algéro-égyptien Abou Lagraa n’aborde même pas ce lieu de tension qu’est l’identité féminine. Il utilise les clichés les plus courants pour alimenter sa chorégraphie Matri(k)is. Huit danseuses chacune au corps tout aussi également parfait, à la longue chevelure, évoluent en parfaite synchronisation dans des robes flottantes aux « couleurs d’un bouquet de fleurs », ainsi que le précise le chorégraphe dans un entretien. Tout cela présente une image certes très positive de la féminité, mais néanmoins très clichée.

(Eric Boudet)

Sur les airs de berceuses nord-africaines, que la mère d’Abou Lagraa lui chantait, les danseuses se meuvent en permanence comme reliée au groupe, se tordant comme dans les affres de l’enfantement, et s’effleurent seins contre seins, mouvement qui se veut aussi symboliser la découverte du désir. Au-dessus des danseuses plane une toile triangulaire tendue vers le haut supposée représenter un vagin. Cette généralisation de l’identité féminine dérange quand on sait qu’Abou Lagraa a voulu attribuer à chacune de ces six femmes un personnage propre qui devait s’exprimer chacun dans un solo. De fait, il ne reste aux danseuses que le choix entre « maman » et « putain », stéréotypes bien connus, carcans dans lesquels les femmes sont trop souvent enfermés.

Interroger l’humanité et non le sexe

Pour la germano suédoise Eva Meyer-Keller, ces considérations sur les comportements entre les sexes remontent à l’âge de pierre. De manière radicale, sa performance Death is certain (La mort est certaine) interroge notre perception de la violence, qu’elle exagère sans merci. La performeuse Irina Müller décapite, noie et empoisonne avec une grâce discrète … des cerises. Avec un casse-noisette, une râpe à fromage, un sèche-cheveu ou une voiture miniature, elle joue différentes exécutions qui rappellent fortement la mise à mort et la torture sous des systèmes à domination masculine comme l’Inquisition ou le Troisième Reich.

(Annika Weber)Les fruits, petits et fragiles, sont brûlés méticuleusement avec un zèle d’artisan et routinier sur un bûcher d’allumettes, déchiquetés dans une vierge de fer qu’elle a bricolé ou gazés dans un verre en plastique avec des mégots de cigarettes. Irina Müller endosse dans cette performance le rôle d’exécutrice des hautes œuvres et de meurtrière sans états d’âme, se jouant des anticipations et de la tolérance du public. Le spectacle use d’associations d’images liées à la torture, la peine capitale et le crime de guerre, même si lesdites victimes ne sont que de pauvres cerises. Death is certain interroge l’humanité et non le sexe. Il nous faut bien d’autres Eva Meyer-Keller dans le monde du théâtre et de la performance en France et en Allemagne, pour dépeindre le corps de la femme, autrement qu’à travers des tonnes de clichés.