UN EUROGROUPE DE LA DEFENSE, UNE INITIATIVE CREDIBLE ?

Article publié le 10 janvier 2014
Article publié le 10 janvier 2014

L’Union eu­ro­péenne (UE) est une construc­tion pra­tique et non na­tu­relle qui fait suite à plus de cinq siècles de conflits armés. Si elle n’est pas par­faite, c’est pour­tant la forme de co­opé­ra­tion la plus abou­tie au monde. Elle est jeune, 63 ans, ce qui à l’échelle des Etats fait d’elle un « grand » nou­veau né, à qui on de­mande d’agir en adulte ma­turé.

L’idée do­mi­nante de la créa­tion de l’Eu­rope a été « Plus ja­mais ça » or la base ori­gi­nel­le­ment « pa­ci­fiste »[1] de l’UE a évo­lué au fur et à me­sure de la mu­ta­tion du sys­tème in­ter­na­tio­nal et de son élar­gis­se­ment.

Le ré­veil, s’il est peut être bru­tal, est né­ces­saire : l’Eu­rope est un ac­teur des Re­la­tions In­ter­na­tio­nales et pas seule­ment un bailleur de fonds. Com­ment faire, donc ? Com­ment faire sur­tout dans un contexte où les bud­gets de dé­fense di­mi­nuent et où la fi­gure tra­di­tion­nelle du sol­dat comme héros de la na­tion a dis­paru au pro­fit du sol­dat vic­time de la guerre.

La so­lu­tion pour­rait bien être celle d’un Eu­ro­groupe de la dé­fense, soit d’un noyau dur d’Etats qui co­opèrent en ma­tière mi­li­taire. L’idée n’est pas ori­gi­nale dans le sens qu’elle re­prend la forme de toutes les grandes avan­cées de l’UE. Leur ge­nèse se trou­vant tou­jours dans un « groupe pion­nier » pour re­prendre la ter­mi­no­logie du rap­port rendu au Sénat en juillet 2013[2]. Un Eu­ro­groupe de la dé­fense pour­rait donc s’ins­crire dans une tra­di­tion eu­ro­péenne.

Un Eu­ro­groupe de la dé­fense ten­drait-il vers un aban­don des ca­pa­ci­tés na­tio­nales ?

La crainte est lé­gi­time mais la ré­ponse est non. En effet, il n’existe pas de vo­lonté eu­ro­péenne de co­opé­ra­tion struc­tu­rée per­ma­nente et to­ta­le­ment in­té­grée. La com­po­sante mi­li­taire est fon­da­men­ta­le­ment ré­ga­lienne et il est da­van­tage ques­tion d’aug­men­ta­tion de l’ef­fec­ti­vité des moyens mi­li­taires de cha­cun et d’adap­ta­tion au monde qui nous en­toure. La place de la France n’a en effet pas ré­tré­cit au sein du sys­tème in­ter­na­tio­nal, ce sont plu­tôt les autres qui ont gran­di. Les défis aux­quels nous fai­sons face sont : pou­voir as­su­mer nos res­pon­sa­bi­li­tés / jouer dans la même ca­té­go­rie que les « grands » de ce monde. En effet, com­ment se po­si­tion­ner face à l’Inde et ses 1,237 mil­liard d’ha­bi­tants ou la Chine et ses 1.351 mil­liard d’ha­bi­tants quand nous ne sommes “que” 65,8 mil­lions ? Il est clair que la ré­ci­proque n’est plus la même lorsque nous nous pré­sen­tons de­vant eux forts de 505.7 mil­lions d’ha­bi­tants en 2013 (700 mil­lions en 2014) et avec un bud­get de dé­fense des Etats membres plus élevé que celui des Etats-Unis.

Pour que cette ob­ser­va­tion soit ef­fi­cace, il faut pre­miè­re­ment la tenir pour ac­quis et en­suite aller vers plus de co­opé­ra­tion entre ac­teurs ca­pables de prendre des dé­ci­sions et sur­tout en me­sure de les as­su­mer.

Quels membres pour un Eu­ro­groupe de la dé­fense ?

De ma­nière consciente ou non, les bases d’un Eu­ro­groupe de la dé­fense sont déjà po­sées. Les mêmes pays se re­trouvent dans les mis­sions eu­ro­péennes de­puis des an­nées, qu’elles soient ci­viles ou mi­li­taires. Nous ci­te­rons ici la France et le Royaume Uni comme co­lonne ver­té­brale[3], sui­vis de près par l’Al­le­magne puis la Bel­gique, l’Es­pagne, l’Ita­lie et la Po­logne.

Le Royaume Uni, s’il n’est pas en­thou­siasmé par l’idée de l’Eu­ro­groupe, ne pourra pas en être ex­té­rieur. Ce qui pourra en­trai­ner les an­glais dans ce pro­jet est une aver­sion, en­core plus forte que celle qu’ils ont pour l’UE, à l’idée que la France puisse avoir le lea­der­ship sur un pro­jet qui est voué à se réa­li­ser. Il est en effet re­connu par les 28 que la dé­fense de l’Eu­rope est une né­ces­sité. La do­mi­na­tion de la France sur quel que sujet que ce soit en Eu­rope a tou­jours été re­te­nue par la Grande Bre­tagne, et ce com­por­te­ment, no­table de­puis le 17ème siècle, n’est pas prêt de chan­ger. Nous pou­vons voir là une sorte d’équi­libre des puis­sances contem­po­rain. Le Royaume Uni, s’il ne sera pas ras­sem­bleur, ne sera pas dé­ser­teur car ce n’est pas dans son in­té­rêt de lais­ser la France seule ren­for­cer ses ca­pa­ci­tés de dé­fense en Eu­rope. Non par crainte d’une hé­gé­mo­nie, mais plus par tra­di­tion.

L’Al­le­magne, ac­tuel­le­ment, a une aver­sion pro­fonde pour la chose mi­li­taire, et pas uni­que­ment au sein d’une com­po­sante eu­ro­péenne, il en est de même en ma­tière de main­tien de la paix aux Na­tions Unies. Or, le rap­port du Sénat sou­ligne un pa­ra­mètre tout à fait in­té­res­sant. Il est dit que l’Al­le­magne ne semble être in­té­res­sée par l’as­pect dé­fense que sous l’angle in­dus­triel, c’est à dire prin­ci­pa­le­ment au re­gard de ses ex­por­ta­tions d’ar­me­ment (Egypte, Ara­bie Saou­dite...). Le rap­port sou­ligne qu’il ne faut pas figer la po­si­tion de l’Al­le­magne à la per­cep­tion que l’on peut en avoir au­jour­d’hui. L’Al­le­magne dans 10 ans sera dif­fé­rente de celle que nous connais­sons. Si un jour les Al­le­mands ont be­soin d’une armée, ils au­ront les moyens fi­nan­ciers et in­dus­triels de lan­cer la ma­chine[4]. En at­ten­dant, ils se savent pro­té­gés au sein de l’Eu­rope. C’est prag­ma­tique, réa­liste et un poil op­por­tu­niste, Al­le­mand en somme. An­gela Mer­kel dis­pose de plus main­te­nant d’une ma­jo­rité so­lide, ce qui peut être l’oc­ca­sion d’une in­té­gra­tion sup­plé­men­taire. L’Al­le­magne ne se­rait donc peut être pas im­mé­dia­te­ment membre actif, mais pour­rait adhé­rer.

Ces pays dits «pion­niers» ont des par­te­naires ré­gu­liers au sein de mis­sions eu­ro­péennes. L’EUR­MO­RA­FOR[5] re­groupe la Bel­gique, l’Al­le­magne, l’Ita­lie et la France. Elle a été en­ga­gée la pre­mière fois sous man­dat onu­sien au sein de la FINUL II en 2006 (soit 15 ans après sa mise en place !). Le dis­po­si­tif EATC[6] re­groupe lui l’Al­le­magne, la France, les Pays Bas, le Luxem­bourg et la Bel­gique. L’Es­pagne de­vrait re­joindre le groupe à l’été pro­chain et l’Ita­lie re­garde le tout d’un œil at­ten­tif. Opé­ra­tion­nel de­puis 2010, il est re­connu par beau­coup comme une réus­site et un mo­dèle. Ce «co-voi­tu­rage » eu­ro­péen est un bon exemple de par­tage et de mu­tua­li­sa­tion. Chaque pays garde sa sou­ve­rai­neté sur les ma­té­riels en­ga­gés et peut les ré­cu­pé­rer en cas de be­soin. Des éco­no­mies ont déjà été en­re­gis­trées et la mé­ca­nique est en place. En bi­la­té­ral, la France co­opère par ailleurs ré­gu­liè­re­ment avec la Po­logne, no­tam­ment en ma­tière d’en­trai­ne­ment et for­ma­tion des forces spé­ciales.

Le Traité de Lan­cas­ter House[7] vient ren­for­cer le tout et, en oc­tobre 2013, un exer­cice d’en­ga­ge­ment de la com­po­sante aé­rienne conjointe a été réa­lisé, as­so­ciant sept autres na­tions (Al­le­magne, Aus­tra­lie, Ca­nada, Da­ne­mark[8], Etats-Unis, Ita­lie, Nor­vège). Un nou­vel exer­cice, ter­restre cette fois, aura lieu au prin­temps 2014.

Les portes ne sont pas fer­mées à d’autres pays. Cer­tains moins en avant sur les ques­tions de dé­fense pour­raient même y trou­ver un avan­tage, sui­vant l’en­sei­gne­ment que nous ap­portent les  opé­ra­tions de main­tien de la paix des Na­tions Unies. Il est cou­rant que cer­tains Etats, dont un en­ga­ge­ment fort ne se­rait pas spé­cia­le­ment at­tendu, en­voient des troupes et des moyens im­por­tants sous com­man­de­ment onu­sien. Leur idée est en fait d’en­tre­te­nir leur ma­té­riel sous cré­dits de l’ONU, et d’avoir accès à une for­ma­tion qu’ils n’au­raient ja­mais ac­quis tout seul (Ben­gla­desh, Ethio­pie, Ghana, Pa­kis­tan sont les contri­bu­teurs les plus im­por­tants par exemple). Il pour­rait en être de même au sein de l’UE, pour ar­ri­ver au final  à un avan­tage pour tous.

Ap­proche pros­pec­tive - quel in­té­rêt d’un Eu­ro­groupe de la dé­fense ?

En créant la dy­na­mique d’un Eu­ro­groupe de la dé­fense, nous pou­vons créer la struc­ture d’une mise en com­mun de ca­pa­ci­tés ter­restres, aé­riennes ou ma­ri­times pour des in­ter­ven­tions hu­ma­ni­taires ou de sup­ports d’ur­gence (type Mali, RCA). Nous pou­vons éga­le­ment ima­gi­ner un bras de po­li­tique étran­gère ro­buste, com­plé­men­taire à l’OTAN, pour dis­sua­der et dé­fendre nos fron­tières et nos in­té­rêts.

A terme, l’in­té­rêt d’un tel groupe se­rait l’in­ter­opé­ra­bi­lité des forces ar­mées voire une co­opé­ra­tion en ma­tière d’ar­me­ment. La France sou­haite en effet re­joindre un ho­ri­zon eu­ro­péen qui per­met­trait un par­tage tech­no­lo­gique. Le pro­jet d’un Eu­ro­groupe de la dé­fense se­rait le pre­mier pas vers un moyen d’al­lé­ger les coûts. Au sein de l’UE, nous avons en effet 17 pro­grammes de vé­hi­cules blin­dés, 7 pro­grammes de fré­gates, 17 chan­tiers na­vals mi­li­taires (contre 2 seule­ment aux Etats-Unis). Les maigres cré­dits de Re­cherche et Dé­ve­lop­pe­ment sont donc consa­crés pour la plu­part à des re­cherches si­mi­laires entre pays eu­ro­péens. Il est clair que tous ces pro­grammes ne se­ront pas uti­li­sés. Il n’est pour au­tant pas ques­tion de les ar­rê­ter car ils font vivre chaque in­dus­trie de pays ré­fé­rent, mais c’est une réa­lité à gar­der en tête pour les pro­jets à venir. L’UE n’a pas in­té­rêt à avoir 17 pro­jets de drones ou de pro­grammes de ra­vi­taille­ment en vol (il se­rait déjà re­mar­quable d’en avoir un !). La route est longue, et nous avons en­core la chance d’avoir le temps. Le tout est de ne pas se lais­ser sur­prendre, le monde bouge, il se­rait temps pour la dé­fense eu­ro­péenne d’en faire au­tant.

[1] Cette ex­pres­sion est entre guille­mets car si la guerre a dis­paru du ter­ri­toire eu­ro­péen, les Etats eux n’ont cessé d’être par­ties à des conflits (Al­gé­rie, guerre du Golfe, Guerre des Bal­kans, Af­gha­nis­tan, Irak…)

[2] « Chaque fois que la voie de la construc­tion eu­ro­péenne s’est  trou­vée obs­truée par un obs­tacle de sou­ve­rai­neté, les na­tions eu­ro­péennes ont eu re­cours à la mé­thode du groupe pion­nier. Ce fut le cas pour ins­tau­rer une mon­naie com­mune : l’euro. Ce fut le cas pour sup­pri­mer les fron­tières in­té­rieures : Schen­gen » III, C, 170. Rap­port d´in­for­ma­tion fait au nom de la com­mis­sion des af­faires étran­gères, de la dé­fense et des forces ar­mées par le groupe de tra­vail : « Quelle Eu­rope, pour quelle dé­fense ? » Juillet 2013

[3] Les deux puis­sances nu­cléaires de l’Eu­rope.

[4] « Les me­naces au sud, l’is­la­misme ra­di­cal, elle consi­dère que ce n’est pas vrai­ment son af­faire et que de toutes les fa­çons les Etats-Unis ou la France ou le Royaume-Uni s’en chargent, cha­cun dans sa zone. Ils mettent le pa­quet sur l’éco­no­mie et le mo­ment venu, s’ils au­ront be­soin d’une armée, ils ont en­core une in­dus­trie qui leur per­met­tra de l’ar­mer. Et puis ils ont 300 000 im­mi­grants eu­ro­péens par an, donc ne nous ra­con­tons pas trop d’his­toire sur la dé­mo­gra­phie al­le­mande. » Exa­men en Com­mis­sion du Rap­port d´in­for­ma­tion fait au nom de la com­mis­sion des af­faires étran­gères, de la dé­fense et des forces ar­mées par le groupe de tra­vail : « Quelle Eu­rope, pour quelle dé­fense ? » Juillet 2013

[5] La Force ma­ri­time eu­ro­péenne (Eu­ro­mar­for ou EMF) est une force ma­ri­time mul­ti­na­tio­nale, ca­pable de mener des opé­ra­tions na­vales, aé­ro­na­vales et am­phi­bies, et dont la com­po­si­tion cor­res­pond à la mis­sion as­si­gnée.

[6] Le Com­man­de­ment eu­ro­péen de trans­port aé­rien (EATC - Eu­ro­pean Air Trans­port Com­mand) a été inau­guré le 1er sep­tembre 2010. Issu d’un pro­jet ini­tié en 1999 par le couple franco-al­le­mand, ce com­man­de­ment basé à Eind­ho­ven, aux Pays-Bas, va per­mettre aux ar­mées par­ti­ci­pantes (al­le­mande, belge, fran­çaise, hol­lan­daise) de par­ta­ger leurs moyens de trans­port aé­riens. Les avions des dif­fé­rents pays ré­pon­dront de l’au­to­rité de l’EATC, et non de leur com­man­de­ment na­tio­nal. 

[7] Les Trai­tés de Londres ou Ac­cords de Lan­cas­ter House sont les deux trai­tés mi­li­taires si­gnés lors du som­met franco-bri­tan­nique de Londres, à Lan­cas­ter House, par le pré­sident fran­çais Ni­co­las Sar­kozy et le Pre­mier mi­nistre du Royaume-Uni David Ca­me­ron le 2 no­vembre 2010. Le pre­mier est « re­la­tif à des ins­tal­la­tions ra­dio­gra­phiques et hy­dro­dy­na­miques com­munes ». Il concerne le dé­ve­lop­pe­ment et l'em­ploi des armes nu­cléaires. Le deuxième est une « co­opé­ra­tion en ma­tière de dé­fense et de sé­cu­rité ». Il concerne « le dé­ploie­ment et l’em­ploi des forces ar­mées », les « trans­ferts de tech­no­lo­gies » entre les deux in­dus­tries de l'ar­me­ment, les pro­grammes d'achats d'ar­me­ments, les échanges d'in­for­ma­tions.

[8] Il est in­té­res­sant de noter que le Da­ne­mark par­ti­cipe à ces exer­cices conjoints alors qu’il a choisi de ne pas par­ti­ci­per à la PESD et n’est en consé­quence pas membre de l’AED.