Un élargissement mesquin, mesquin, mesquin

Article publié le 14 avril 2003
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Article publié le 14 avril 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La logique de l’élargissement peut transformer l’Europe en une sorte de Suisse au service d’intérêts diplomatiques. Pour les futurs Européens, droit et démocratie attendront toujours.

Sur les trottoirs de Tirana (ville extrêmement pauvre, merveilleuse et d’ambiance ottomane fantasmagorique) on ne trouve pas de caniveaux. Comment est-il possible d’avoir des ambitions et de rêver si, en se promenant, on doit toujours faire attention à où on met les pieds ? Imaginez des hommes et des femmes en chair et en os, habitués à garder les pieds propres (et les chaussures dépoussiérées et décrottées), qui commencent à lever la tête. Imaginez une porte qui se ferme sur votre nez. Sur leurs espoirs, sur leur possible futur.

Les évolutions de la politique européenne de ces dernières années transforment toujours plus l’espace commun européen en une forteresse, aussi fermée qu’inutile. Et l’Europe risque de se transformer en une Suisse avec des frontières artificielles infranchissables qui protègent nos vieux, nos traditions officielles, nos préjugés, notre médiocrité.

Les Balkans sont l’icône de l’isolationnisme européen. Bosnie, Serbie-Monténégro, Macédoine, Albanie sont exclues de l’élargissement. Mais comment peut-on refuser aux Balkans l’adhésion immédiate à l’Union européenne ? Comment pouvons nous snober les bosniaques après avoir permis pendant des années les massacres de Sarajevo, avec l’excuse de l’impuissance européenne, du nain politique et du « ver de terre » militaire ? Comment peut-on oublier l’Albanie et la considérer comme une cousine va-nu-pieds, devant les progrès énormes accomplis par l’ancien berceau d’une dictature atroce comme celle de Hoxha ?

Deux logiques

L’élargissement que les referendums commencent à plébisciter au nom de l’idéologie pro-européenne, transforme l’ère balkanique en une enclave sans perspective d’intégration à court et moyen terme. Et la situation de ces pays risque de rester instable encore longtemps si l’on considère que les nouveaux entrés et les nouveaux isolationnistes (les « francophones ») traîneront des pieds pour protéger le « privilège européen » le plus longtemps possible. Mais, d’opportunité, l’accession à l’Union européenne deviendra-t-elle un rare privilège ?

Deux logiques s’affrontent dans cet élargissement. D’un côté celle de la diplomatie, qui considère l’élargissement comme un élément de politique extérieure, de puissance, de pouvoir et de poids géopolitique. C’est l’apogée de la politique extérieure.

D’un autre côté il y a la logique du droit et des libertés, qui voit dans l’élargissement un simple complément du processus historique qui, avec la chute du mur de Berlin, a restitué leur destin aux femmes et aux hommes de l’autre Europe. Une logique qui tend à enlever à l’Europe la tentation de construire une nouvelle frontière. C’est la fin de la politique extérieure.

Européens et « quasi européens »

Pourtant les deux logiques ne sont pas toujours opposées. Les deux visions se sont combinées et superposées. L’entrée de tous les pays de l’ère medio-orientale constitue une double opportunité pour la diplomatie et pour le droit. Mais si les intérêts géopolitiques ont leurs chiens de garde, il est urgent de trouver les tribuns de l’autre Europe, celle du droit, de la démocratie, du nouveau « tiers Etat » de l’Europe orientale, du Moyen-Orient, du Caucase.

Quand l’Europe reproduit les logiques de puissance de ses entités elle n’est pas impuissante, mais elle est mesquine, mesquine, encore mesquine et coupable. Mesquine et coupable à l’égard des Européens et des « quasi-Européens ». Toujours plus opprimés dans leurs rêves d’émancipation et de liberté.